Malek Bennabi : Changer ou disparaitre

vendredi 22 avril 2011
par BNIBRAS
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Quelques mois avant sa mort, le 31 octobre 1973, Bennabi est intervenu devant un groupe d’intellectuels arabes venus lui rendre visite chez lui à Alger. On considère généralement que les propos tenus, en l’occasion, devant ses invités comptent parmi ses dernières interventions. Si bien que certains n’hésitent pas à parler de « testament de Malek Bennabi ».

« Il ressort de ma dernière intervention que nous traversons actuellement une étape cruciale, un tournant décisif ; ce qui nous impose d’entreprendre des changements révolutionnaires. Nous devons, nous autres musulmans, introduire des changements au sein de nos sociétés, sous peine de subir d’autres changements que l’époque nous imposera de l’extérieur. C’est l’esprit du temps. Il faut garder toujours présent à l’esprit l’idée que si nous n’opérons pas ces changements de notre propre chef, ils nous seront imposés. J’insiste sur ce point en raison de l’importance qu’il revêt.

Que signifie le terme « révolution » ?

Beaucoup de définitions ont été avancées pour mettre en lumière ce concept. La plus pertinente aborde son aspect scientifique. La révolution en ce sens est une tentative de changer des conditions données d’une façon urgente.

Cependant, dire que révolution signifie changement et qu’elle est urgente demeure une définition insuffisante. Il faut ajouter que c’est une opération qui vise une finalité. Elle doit définir dans ce cadre l’objet du changement, déterminer ses moyens et annoncer ses buts. N’entrons pas dans les détails mais il est nécessaire de nous demander : à quoi sommes-nous confrontés au cours de cette étape de notre histoire, en ce dernier tiers du XX° siècle ? Nous sommes aux prises avec une situation mondiale donnée à laquelle nous opposerons notre situation sociale désignée sous le terme générique de « sous-développement », avec toutes ses implications culturelles, sociales et politiques.

La situation mondiale

Elle est explosive pour deux raisons :

1°- c’est une situation intrinsèquement dangereuse. Elle comporte en soi des soubresauts engendrant des changements radicaux à l’échelle planétaire et des évolutions dramatiques telles que l’humanité n’en a jamais vécues.

2°- c’est une situation dangereuse qui nous menace directement, car nous ne sommes même pas en mesure de savoir si nous sommes prêts à affronter les changements que la situation mondiale va nous imposer.

Nous sommes prêts à faire face à une situation signifie tout d’abord qu’il faut connaître cette situation. Il est de notre devoir de dire que les courants de pensée dans le monde musulman n’y sont guère prêts. Les leaders politiques, de leur côté, sont loin d’y être préparés. Nos politiciens sont occupés par d’autres questions qu’ils estiment plus décisives. Je m’épargne toute controverse avec les politiciens.Je souhaite souligner qu’en fait et tout compte fait, nous ne sommes en mesure de répondre ni politiquement ni intellectuellement aux problèmes propres à cette étape de fin de siècle.

Pourquoi faut-il examiner nos dispositions à faire face aux problèmes du monde ?

La raison est simple. Le inonde musulman, qu’il le veuille ou non, vit et subit ces problèmes. Par la force des choses, les problèmes mondiaux se répercutent sur toutes les parties du monde, nonobstant l’indépendance apparente de ces parties ou l’isolement que certaines d’entre elles tentent de cultiver.Les échos des évènements mondiaux nous concernent, se répercutent sur nous et influent même sur notre niveau de vie. Le recours à cet égard, à la pratique de la politique de l’autruche est à éviter. Celui qui feint d’ignorer les dangers qui le guettent n’est qu’un être frivole ou atteint de folie.

Après cet aperçu de la définition du concept « situation mondiale », revenons à notre propre situation sociale communément désignée sous le terme de sous-développement. Il est utile d’expliciter davantage ce concept pour comparer plus aisément les problèmes auxquels font face le monde musulman et l’Occident.

A ce stade de la causerie, demandons-nous ce qu’est le sous-développement. Sommairement, c’est l’ensemble de nos problèmes. Ils ont un caractère social, politique, économique et « psychologique dans une certaine mesure ». Si nous approfondissons l’analyse de ces problèmes, en effet, nous constaterons, de toute évidence, qu’une partie non moins importante est d’ordre psychologiq ou, quoique la partie dominante soit plutôt d’ord politique et social.

Après ce tour d’horizon touchant aux problèmes du changement et aux exigences de l’époque pour les musulmans, Bennabi se penche sur la notion de la civilisation.

Je commence par définir la civilisation comme étant : « l’ensemble des conditions morales et matérielles qui permettent à une société donnée d’assurer à chacun de ses membres toutes les garanties sociales nécessaires à son développement ».

Cette interprétation de la civilisation n’émane pas de Toynbee ni de ses adeptes, car certains Arabes cultivant un complexe à l’égard des Occidentaux adoptent la thèse de Toynbee.Nous devons étudier nos problèmes nous-mêmes. Ils nous sont collés. Tandis que chez Toynbee et les autres historiens, ils ne sont que le fruit de leur cogitation.

J’ai vécu personnellement et je vis ces problèmes, ma définition en conséquence ne saurait être celle de Toynbee. De même que mon concept de la culture ne saurait être le même que celui de Lévi-Strauss. Nous vivons des problèmes qui ne sont que des thèmes de réflexion chez les autres. La différence entre ces deux cas est si grande.A la lumière de la détermination de la civilisation, nous aborderons ses deux aspects :

- l’aspect moral ou les « conditions morales » ;- l’aspect matériel ou les « conditions matérielles ». L’ensemble des conditions morales constitue la volonté civilisationnelle. L’ensemble des conditions matérielles constitue la possibilité civilisationnellel En réalisant un seul de ces ensembles de conditions, une société ne peut assurer les garanties sociales au profit de ses individus. Il faut réaliser les deux conditions simultanément.

Les conditions matérielles, autrement dit la possibilité civilisationnelle, a trouvé un train d’application à New York plus qu’à Moscou, notamment lors du passage de l’URSS d’une société arriérée à une société développée.

Cela confirme qu’en raison de l’abondance de l’aspect matériel, il était plus facile de résoudre les problèmes évoqués par Marx abordant le capitalisme.

Le monde a dépassé l’ère de Marx. Nous relevons cependant, que les pays ayant résolu du coup les problèmes sociaux soulevés par Marx, l’apparition d’autres maux sociaux. Ils ne sont pas d’ordre économique mais d’origine psychologique, lorsque j’ai évoqué les problèmes auxquels le monde musulman se trouve confronté. Dans le monde sous-développé, c’est la multiplication des problèmes économiques et sociaux. Il en est autrement dans le monde développé où l’on affronte un nouveau type de problèmes : les problèmes psychologiques traduits par le sentiment de l’instabilité et le désarroi chez l’homme qui jouit, pourtant, de toutes les garanties sociales.

Les statistiques relatives au suicide, à cet égard, ont atteint des proportions inquiétantes dans les pays les plus développés au plan des garanties sociales, comme la Suède. Aux Etats Unis, le suicide est qualifié de « désastre national. Ajoutons hippies, de la drogue, Etc.

En comparant les deux types de problèmes, nous constaterons que nos problèmes relèvent des circonstances. Ils sont conjoncturels. Ils ne sont pas de nature intrinsèque comme ceux des pays industrialisés.D’autre part, le monde musulman souffre d’un retard au niveau matériel. L’Occident, lui, accuse un retard spirituel. Cet aspect constituera la• donnée essentielle de l’évolution mondiale dans les trente prochaines années.Bennabi brosse ensuite la carte du monde trois décennies avant le début du troisième millénaire.Au plan de la religion, il fait remarquer :Le christianisme a été abrogé par l’histoire. La masse ne suit plus ; le bouddhisme, il a été rayé par Mao Tsé-toung ; le brahmanisme a lamentablement échoué.

Nous en avons pour preuve son échec à résoudre l’un des plus grands problèmes dans la société indienne qu’est le sort de la caste des « intouchables », bien que Gandhi l’ait exposé à la conscience indienne et qu’il ait explicité son abrogation dans la Constitution ; le judaïsme n’est plus une religion au sens classique du concept, c’est une religion raciste qui ne revendique pas de conversions. Et le marxisme ?Cette théorie a conquis de vastes étendus du globe, la Chine, l’Europe de l’Est… Il ne reste donc que le communisme et l’islam pour les masses.

Il faut cependant attirer l’attention sur un phénomène qui touche à l’instabilité de la doctrine communiste dans l’Union soviétique. Elle est ébranlée. Lors du XXI ème congrès du parti communiste soviétique de 1956, c’est un peu tôt dans la vie du pays que Khrouchtchev annonça : « Nous devons renforcer l’énergie créatrice avec un stimulantmatériel. »

Ces paroles engendreront une crise entre l’URSS et la Chine. Mao dénonça ce révisionnisme. Il y a quelque temps, la célèbre Académie des Sciences de l’Union soviétique avait réalisé une enquête sur l’état du pays et a présenté le résultat des travaux à la Troïka Podgornyï, Brejnev et Kossyguine : l’énergie créatrice et le potentiel d’innovation connaissent une baisse dans tous les domaines. En d’autres termes, l’URSS ne vit plus l’étape de l’ascension dans le cycle de la civilisation. Le leitmotiv est devenu les jouissances et les palais, à l’instar des musulmans à l’époque de Mouawiya.

La Chine se préserve dans la lancée, contrairement aux Soviétiques qui abordent actuellement une autre étape qui les éloigne des sources de la doctrine et de l’énergie motivante. J’ai eu l’occasion de constater, sur place en Union soviétique, cette déviation de la ligne de l’ascension dans le cycle de la civilisation. Le rêve de tous est de vivre comme vivent les Occidentaux.

Une troisième force fait son apparition dans cette lutte : le sionisme.Sur toute l’étendue où la stabilité psychologique fait défaut, la domination directe du sionisme s’impose. Toutes les possibilités civilisationnelles sont ainsi la proie du sionisme. L’historien Benoît Méchain nous raconte une anecdote.

Lors d’une rencontre avec une personnalité du département d’Etat américain, l’historien français s’est permis de lui dire : les Etats- Unis soutiennent Israël. Son interlocuteur rectifia : on est soumis à Israël, on ne le soutient pas. C’est la réalité.

Comment intervient le sionisme dans la bataille ?

Comme dans ses habitudes depuis deux millénaires, le sionisme n’intervient jamais directement et ne se dévoile pas au grand jour mais par des masques et subterfuges comme la démocratie, l’humanisme, la justice… Avec le temps, il utilise le masque du christianisme. Au fil des ans, ainsi, le christianisme est devenu un masque pour le sionisme.La solution des problèmes qui rongent le monde musulman ne peut s’opérer que sur une base civilisationnelle. Une solution politique ne serait que vaine. Toutes les autres approches ne peuvent non plus conduire au salut.

L’idée du nationalisme arabe ne saurait pour sa part constituer une solution. De même les tentatives de résoudre ces problèmes à l’intérieur des frontières nationales de chaque pays musulman ont montré leur inanité. Imaginons la Belgique soustraite de l’Europe et isolée du continent

Les tenants des solutions nationalistes ont créé en fait d’autres frontières et ont provoqué le gaspillage des énergies et des efforts : Untel est baathiste, un autre est nassérien… Il ne reste qu’une seule alternative fiable, et je crois que la pensée islamique commence à prendre conscience du fait que tout le problème dans quelque société que ce soit, est dans ses fondements une question de civilisation avant de se répartir en problèmes d’envergure nationale ou régionale.

Dans la grande bataille qui aboutira sur une victoire ,soit de l’islam soit de ses ennemis, l’évaluation de nos chances de l’emporter doit être subordonnée à la bataille que nous devrons livrer contre le sous- développement sur le front interne et en relation avec cette entreprise. C’est la seule condition à même de permettre au monde musulman de s’enrôler dans la scène mondiale, débarrassé de tout complexe psychologique.

Un dernier mot pour conclure J’ai l’impression, au moment où je vous parle, que je vous prodigue des conseils et des exhortations sur quelque chose de dangereux que nous nous ne saisissons pas. Pir encore : nous sommes distraits et occupés par d’autres problèmes. Les élites culturelles ne sont pas à la hauteur, elles demeurent limitées dans un cadre étroit ; si elles se hissent au niveau, elles deviennent unionistes et appellent à l’unité arabe.

MALEK BENNABI/ LA REALITE ET LE DEVENIR /TRADUCTION N.E.KHENDOUDI assala-dz.net


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