Malek Bennabi, SOS... Algérie

1re partie
jeudi 8 décembre 2011
par BNIBRAS
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Depuis le 1er novembre 1954, il y a une situation politique nouvelle en Algérie. Chaque algérien prie Dieu d’éclairer les hommes qui ont la charge de la dénouer. Mais elle a pour conséquence une situation morale et humaine dans laquelle chacun est personnellement engagé et n’a pas le droit de s’en remettre à d’autres pour son dénouement. Aucun homme, fût-il étranger, ne peut se soustraire au devoir d’y contribuer selon ses moyens Le peuple algérien est livré par les détenteurs de la puissance à l’un des leurs qui l’extermine. Et le monde qui regarde placidement le massacre ne songe pas d’y mettre fin par une mise en demeure péremptoire comme celle qui avait stoppé l’agression à Port Saïd (1). J’ai sous les yeux la photo d’un enfant qui pleure sa maman qu’on vient d’assassiner. Elle est sous les yeux de n’importe qui puisqu’elle est dans la presse. Le cadavre est là étendu près de l’enfant éploré. C’est l’image bouleversante de la tragédie actuelle en Algérie. Il y a dans le regard de l’enfant, comme une imploration insensée, qu’on vienne réveiller sa maman. Il ne regarde pas l’objectif comme un enfant heureux à qui l’on vient de dire « regarde le petit oiseau » pour le photographier. Il regarde simplement l’homme qui est devant lui croyant qu’il fait quelque chose pour réveiller sa maman. Mais il y a dans l’innocence de son regard une malédiction qui s’adresse au monde qui se tait devant le supplice d’un peuple. Elle s’adresse à ceux qui tuent. Elle s’adresse à ceux qui regardent tuer. Elle s’adresse en particulier aux dépositaires hypocrites de la Charte des Nations Unies à qui le regard désespéré de l’enfant jette comme un appel à la justice. Elle s’adresse à ces Pharisiens (2) diaboliques qui renvoient la victime qui les implore à un tribunal d’assassins, les assassins de sa mère. C’est cela cependant la signification tragique de la chose quand l’ONU -incarnation d’une justice humaine à la dimension de la planète et de l’époque des engins téléguidés- renonce délibérément à sa charge de juger l’affaire algérienne en recommandant simplement à un gouvernement Guy Mollet (3) ou à celui de son successeur, Bourgès-Maunoury (4), de lui trouver une « solution démocratique ». Voilà en effet l’assassin chargé de rendre justice à la victime ! Et de doctes et vénérables personnages représentant la « sagesse internationale » ont estimé « raisonnable » de souscrire à cette lamentable comédie . Cependant qu’en Algérie, des bébés pleurent leurs mamans qu’on assassine parce qu’elles refusent de donner le secret d’un époux ou simplement pour le plaisir des sens de l’homme civilisé mais la douleur des innocents appelle la malédiction sur les Pharisiens qui représentent la civilisation du vingtième siècle. Je crois en la civilisation comme à une protection de l’homme parce qu’elle met une barrière entre lui et la barbarie. Mais on ne voit pas bien aujourd’hui dans la politique française la barrière qui sépare l’homme de la brute. Néron lâchait ses fauves qui déchiraient d’innocentes victimes dont le sang -le sang des Martyrs- inondait le sol des arènes sanglantes sous le regard de foules en délire. Puis dans un accès de fureur sadique sans précédent, il décida d’incendier Rome. C’était le déclin d’une civilisation. Dans les cendres fumantes de la ville de St Pierre, la barrière entre l’homme et la barbarie tombait. Aujourd’hui Guy Mollet lâche contre le peuple algérien une armée de 500.000 hommes. Elle torture, elle supplicie, elle massacre, elle viole, elle incendie. Le fauve de Néron était, après tout, moins raffiné : il déchirait sa victime d’un seul coup. Le fauve de Guy Mollet –le para, le gendarme, le légionnaire, le milicien- a « civilisé » son métier : il est plus raffiné que l’hyène, le lion ou le tigre. Il a civilisé le métier et en a fait un art. Il est artiste à sa manière : il sait extraire de la chair humaine toute la douleur qu’elle peut contenir. Un témoin oculaire, un rappelé français horrifié décrit une scène : « un suspect arrêté est ramené dans une jeep ; au cours du trajet, dit-il, un des soldats découpe avec son couteau des lambeaux de peau et de chair sur le prisonnier vivant ». Ainsi comme le sculpteur taille dans le marbre ou le bronze pour fixer une idée, c’est dans la chair humaine que lui -le pacificateur, le civilisé, le fauve de Guy Mollet- taille et fixe son idée. La chair du peuple algérien c’est sa matière première : le marbre et le bronze dans lesquels il travaille pour ciseler, graver, sculpter les buts de la politique coloniale. Guy Mollet avec ses compères, ses collègues et ses collaborateurs, ses complices et ses valets, travaillent en artistes sur la chair d’un peuple que leur a livrée la « justice internationale » de l’ONU. Elle est devenue à leurs yeux la clef du problème. C’est à quoi pensait indiscutablement Lacoste, à la chute du gouvernement dont il fait partie quand - dans une déclaration à la presse - il recommandait à son successeur quel qu’il fût d’avoir constamment en vue de « séparer le peuple algérien de la rébellion » comme il dit. Le langage est clair : il faut briser la volonté de résistance populaire en la détruisant physiologiquement dans la chair même du peuple par la torture. Il ne demande pas des soldats, il veut des charcutiers. Et à la suite d’un récent attentat qui a fait, hélas, des victimes parmi une foule européenne qui dansait le rock and roll dans un casino d’Alger, Lacoste a déclaré qu’il ordonnait à la police et à l’armée de renforcer la répression. En avant, les charcutiers : Travaillez à plein bras, à pleines gueules, d’arrache dents, à pleines griffes dans la chair du peuple algérien ! L’Algérie est devenue une arène livrée aux fauves lâchés par la civilisation. Le spectacle est permanent. Doctes personnages, détenteurs de la justice internationale : vous êtes aux premières loges ! Inutile de feindre d’ignorer certaines choses, le spectacle est sous vos yeux. Les fauves de Guy Mollet sont déchaînés. Ils déchirent à longueur de journées, de mois, d’année la chair du peuple algérien. Voyez Pharisiens du 20e siècle, comme le spectacle se renouvelle, s’enrichit continuellement de nouvelle trouvailles, de nouveaux procédés : la croix, le gibet, la roue, étaient dignes de l’époque médiévale. Il y a aujourd’hui le supplice à la magnéto, au « téléphone » comme disent les gens du métier. Le métier consiste à pousser le plus loin possible les bornes de la douleur humaine. On veut des douleurs plus douloureuses, des souffrances plus insupportables, des plaies plus atroces. On crie à la victime qui hurle de pousser tel cri, et quand elle l’a poussé – par exemple, si on lui a fait hurler « Vive la France » – on en exige un autre « Vive la tomate » ou « Vive la civilisation » ! Mais les fauves ne sont pas encore satisfaits et la chair hurle toujours tout ce qu’on lui demande de hurler jusqu’au moment où elle ne peut plus hurler, où elle devient muette, insensible, indifférente, où elle est enfin délivrée… mais pardon, les fauves la disputent même à la mort. Il y a en eux des instincts inassouvis qui hurlent de ne pas lâcher encore la chair fondue, tordue, lardée et salée, creusée, découpée, déchirée, tuméfiée, électrocutée, arrachée, brûlée, pendue, fusillée, torturée, suppliciée de mille manières. Même expirée, elle excite encore la fureur des fauves de Guy Mollet. Cette chair qui a donné tout son contenu de douleur comme une éponge pressée de son eau, les fascine encore. Le cadavre est piétiné, re-piétiné, foulé, mutilé de nouveau. Et quand il ne peut plus assouvir les passions sadiques, quand son immobilité, son silence, son indifférence ne peuvent plus assouvir les instincts élémentaires de la brute, on l’enterre dans une chiotte : on pisse et on chie dessus. A SUIVRE

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