Messali Hadj à Tlemcen : « Cette terre n’est pas à vendre »

dimanche 18 septembre 2011
par Fayçal Métaoui
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Pour l’historien Mohamed Harbi, Messali Hadj n’avait jamais exclu le recours à la lutte armée contre le colonialisme français, alors que Mohamed Boudiaf avait pensé, à tort, que le fondateur du Mouvement national algérien (MNA) était hostile à « la révolution ».

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Cette terre n’est pas à vendre. » La phrase prononcée par Messali Hadj, fondateur du Parti du peuple algérien (PPA), le 2 août 1936 lors de la célèbre intervention du stade municipal d’Alger, est le thème choisi pour le colloque international sur le père du nationalisme algérien organisé depuis hier à l’auditorium de l’université Aboubakr Belkaïd de Tlemcen. Un colloque préparé par l’Association des anciens élèves du collège de Slane, du lycée et des médersas de Tlemcen (Ecolymet) en collaboration avec le laboratoire de recherche et d’études civilisationnelles de l’université de Tlemcen.

« L’un des objectifs de l’association est la préservation de notre mémoire collective. Nous sommes fiers de projeter dans le temps notre valeureux passé pour l’émancipation les générations actuelles et futures (…) Messali Hadj a œuvré toute sa vie pour que l’Algérie soit libre et recouvre son indépendance totale. Ce colloque doit être abordé avec une approche scientifique, universitaire et de concertation », a d’emblée précisé Boumediène Benyoucef, président d’Ecolymet, lors de la cérémonie d’ouverture. Il a lu une lettre envoyée par Djamel Ould Abbès, ministre de la Santé, qui n’a pu répondre à l’invitation qui lui a été adressée.

Pour Djamel Ouled Abbès, l’Etoile nord-africaine (ENA), le PPA et l’Organisation spéciale (OS, bras armé du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratique, MTLD) étaient des « structures révolutionnaires » créées par « le leader incontesté » du nationalisme algérien, Messali Hadj. Daho Ould Kablia, ministre de l’Intérieur, ancien du MALG, a, lui, délégué Mme Yellès, directrice centrale de son département, pour le représenter au colloque. Mme Yellès a estimé que la manifestation s’inscrit dans une logique « de devoir de mémoire » à l’égard du « monument du nationalisme », Messali Hadj. Hadjiat Abdelhamid, enseignant à l’université de Tlemcen, a indiqué qu’une équipe de chercheurs est désignée depuis quelques années pour étudier l’évolution du mouvement nationaliste en Algérie. « Une étude qui se base sur ce qui peut être trouvé comme documents et témoignages », a-t-il souligné.

« Cette terre n’est pas à vendre, n’est pas un slogan publicitaire. C’est le cri d’un homme indigné. Messali Hadj venait de traverser la Méditerranée pour dire non au rattachement de l’Algérie à la France. C’était hier matin, il y a 75 ans. Ce geste symbolique fort a embrasé le patriotisme de tout un peuple. Il a ouvert la voie à l’indépendance du pays et a fissuré les fondations de l’empire colonial », a déclaré Djanina Messali Benkelfat, fille de Messali Hadj.

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Elle a regretté l’évacuation de l’histoire algérienne de la date du 2 août 1936. « Date méconnue d’au moins trois générations, jamais commémorée, elle demeure un repère fondateur et essentiel de la mémoire collective », a-t-elle appuyé. Elle a rendu hommage à certains compagnons de son père qui avaient contribué à l’organisation de l’Etoile nord-africaine après le discours d’Alger : Mohamed Guenanèche, Boumediène Mâarouf, Mohamed Memchaoui, Mustapha Berezzoug et Abdelkrim Benosmane. « Messali Hadj avait prononcé le mot magique ‘‘indépendance’’ au moment où d’autres en étaient à l’assimilation et à la reconnaissance de la citoyenneté au rabais », a observé Abdellah Bendi, universitaire, qui a modéré les débats de la matinée.

L’historien Mohamed Harbi, lors de la première intervention, s’est intéressé au rapport de Messali Hadj avec l’intelligentsia algérienne et aux origines directes de l’insurrection en Algérie. « Avant la conquête coloniale, la société algérienne était de type inégalitaire, hiérarchisée, préférentialiste. Il y avait dans cette société le berger dirigeant (rouâat) et le troupeau où il y avait ‘‘el âama’’ et ‘‘el khassa’’. Lorsque Messali Hadj est entré en politique, ce vocabulaire était celui de la majorité des Algériens. Lui-même, de par ses origines sociales et son expérience politique, était considéré comme un homme du peuple. Il appartenait à el âama (le commun des gens, ndlr). C’est de cette manière qu’il était perçu par l’intelligentsia algérienne », a-t-il expliqué.

Cette intelligentsia considérait, d’après lui, que la chose politique était une matière qui revenait aux gens instruits et à des spécialistes. « Il fallait mener un combat sur deux fronts, s’imposer à la France comme interlocuteur et s’imposer à l’élite de son peuple. On peut dire que pour le discours de 1936, le peuple était présent pour la première fois à une tribune. Une tribune où figurait toute l’intelligentsia de l’époque composée des élus, des responsables du parti communiste et des oulémas. Les oulémas étaient parmi les premiers à définir la nation. On se souvient de l’ouvrage de Tewfik El Madani, Kitab El Djazaïr, paru en 1930. Ce sont eux qui vont faire du mot ‘‘chaâb’’ (peuple), un mot d’ordre qui va se nationaliser », a expliqué Mohamed Harbi.

Le culte des valeurs

L’auteur de Aux origines du FLN a estimé qu’il fallait en finir avec « les mentalités anciennes », celles qui excluaient une partie du peuple de la participation politique. Les différends à l’intérieur du parti de Messali Hadj étaient nés du fait qu’un courant voulait s’appuyer sur la population pour mener le combat politique et que l’autre estimait qu’il fallait compter sur les appareils. « D’après des témoignages que j’ai recueillis, des gens étaient venus au PPA pour le changer dans le sens de leurs idées propres. Ils allaient se heurter aux entrepreneurs de la mobilisation. D’où la crise du PPA-MTLD », a-t-il noté. Il a relevé que le PPA-MTLD s’était organisé autour de la personnalité charismatique de Messali Hadj auquel chacun s’identifiait.

Ceci était le propre des « sociétés religieuses » et pas des « sociétés industrielles ». « Loin d’être le dictateur, le personnage de Messali incarnait la cause. Il se présentait comme un simple médiateur. Le militantisme était devenu une imitation de ce personnage. Dans l’ancienne littérature, on parle toujours de retour aux sources. C’est une logique de type religieux. C’est donc le retour à quelque chose qui a été abandonné. C’est ce qui fait la violence de toutes les crises qu’a connues l’Algérie avant 1954 », a expliqué Mohamed Harbi. Pour lui, le PPA-MTLD n’était pas un parti religieux, mais un parti politique qui avait les traits d’un mouvement religieux avec un certain messianisme.

« Le culte du leader est en fait le culte aux valeurs dont cet homme est le représentant et pas à l’individu lui-même. Et le caractère du mouvement religieux fait que quiconque ne se rallie pas à ce personnage est considéré comme un déviant ou un traître », a-t-il relevé. Il a estimé que le PPA-MTLD ne prendra une allure nationale qu’à partir du début des années 1940. Un parti qui devait militer tant pour être reconnu légalement que pour garder un appareil clandestin. « Le recours aux armes n’a jamais été exclu. Messali en avait toujours parlé. Lorsque les oulémas avaient été interdits de prêcher dans les mosquées, il avait dit que nous devons défendre la liberté de prêche les armes à la main », a relevé l’historien.

Après la création de l’OS, et les arrestations qui avaient suivi, Messali avait estimé que l’option de lutte armée devait être revue. « Il était envisagé d’envoyer des contingents d’Algériens faire leur apprentissage dans les académies militaires arabes. L’attitude de Messali était donc différente de celle des hommes du Comité révolutionnaire d’unité et d’action, (CRUA, ndlr), les fondateurs du FLN », a-t-il relevé.

Citant un document, Mohamed Harbi a révélé que Mohamed Boudiaf avait confié aux cofondateurs du Parti de la révolution socialiste fondé en 1962 (PRS) qu’il avait lui-même « retourné » Boussouf, Ben M’hidi, Bentobal et Zighout, lesquels étaient tous favorables à Messali Hadj. « Il leur avait dit que Messali ne voulait pas de la révolution. Boudiaf avait considéré que l’éclatement de l’OS était un reniement de la part de Messali. Boudiaf voulait une fixation claire de la date de l’insurrection », a-t-il précisé.

Une pensée actuelle

Aïssa Kadri, sociologue et responsable du Master Méditerranée/monde maghrébin à l’université Paris 8, a estimé que la pensée et l’action de Messali Hadj sont toujours d’actualité. « Dans le contexte de la crise algérienne qui dure depuis l’indépendance nationale, ce que pourrait nous apprendre un retour sur le combat de Messali Hadj est le primat de l’action politique sur l’usage actif de la violence. De fait, la violence armée inscrite dans le cours de la remise en cause de la dominance de l’oppression colonialiste a secondarisé et dissous l’action politique dans ce qu’elle pouvait poser comme question de fond sur le devenir de la formation sociale algérienne », a-t-il analysé.

Selon lui, la crise de ces dernières années témoigne de la faillite du politique en Algérie. L’alternative messaliste de construction nationale est, d’après Aïssa Kadri, toujours d’actualité. « Il s’agit des prérequis d’une Assemblée constituante souveraine élue au suffrage universel sans distinction de race et de religion, des élections libres, une réalisation d’une République sociale et démocratique », a-t-il noté.

Il rappelé la proposition de Messali Hadj d’une table ronde pour trouver une solution démocratique à la sortie de guerre. Aïssa Kadri est revenu ensuite sur le rapport entre la gauche française et le messalisme. Il a estimé que les syndicats d’éducation français étaient les plus engagés dans le soutien à la démarche de Messali Hadj. Aïssa Kadri a rappelé que Messali Hadj, qui s’était inspiré du modèle d’organisation du Parti communiste français (PCF) pour fonder l’ENA, avait rompu avec ce parti en raison de son soutien à « une autonomie dans les colonies avec un Parlement pour les indigènes » alors que lui était pour l’indépendance.

Il a évoqué la participation des militantes de l’ENA aux manifestations antifascistes à Alger en 1934. « L’arrivée du Front populaire au pouvoir en France débouche sur la dissolution de l’ENA en 1937 et marque durablement la rupture avec la gauche et avec le PCF qui avait une responsabilité dans la répression à l’égard des nationalistes. A l’annonce de la création du PPA, l’Humanité (organe du PCF, ndlr) a mené une campagne violenté. A cette date, Messali Hadj rencontrait la gauche non conventionnelle », a-t-il souligné. Les libertistes de la SFIO et les dissidents trotskistes du PCF avaient soutenu l’action des Messalistes et l’ENA.

El-Watan

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Hassane Talbi et la canne de Messali Hadj
Cet homme, Hassane Talbi, âgé aujourd’hui de 80 ans, ressemble étrangement à Messali Hadj. En fait, c’est un de ses anciens compagnons de lutte encore vivant qui a assisté à tous les évènements scientifiques dédiés à sa mémoire. Il est encore là, une fois de plus, présent au colloque international organisé à Tlemcen les 17 et 18 septembre à l’université Abou-Bekr-Belkaïd. La particularité de cette photo réside dans la canne décorée en bronze dans sa partie supérieure qui lui a été offerte par Messali Hadj et dont il ne se sépare jamais.
Par : Rubrique Radar

« La société algérienne a été privée de son histoire »

Djanina Messali Benkelfat, fi lle de Messali Hadj, fondateur du Parti du peuple algérien (PPA), a reproché aux partis leur inaction dans le processus de reconnaissance et de réinsertion de son père dans l’histoire du mouvement national. « Cette inaction établit incontestablement leur faiblesse, leur manque d’audace et l’inexistence de leurs audiences. Amnésiée et formatée pendant cinquante ans par la propagande du parti unique, la société civile n’a jamais pu ni su jouer son rôle », a-t-elle déclaré hier à l’auditorium de la faculté de médecine de l’université Aboubakr Belkaïd de Tlemcen à la faveur du colloque international intitulé « Cette terre n’est pas à vendre » sur Messali Hadj organisé par l’association Ecolymet et le laboratoire de recherches civilisationnelles de l’université de Tlemcen.

A ses yeux, la réinsertion de Messali Hadj dans l’histoire et dans l’espace public est également celle des valeurs fondamentales pour lesquelles des générations de militants se sont engagés « et qui attendent une reconnaissance nationale ». Le message « inattendu » de Abdelaziz Boutefl ika, qui venait d’être élu président de la République en 1999, à un colloque organisé à Paris à la faveur du centenaire de Messali Hadj, a, d’après elle, transposé le débat politique et historique de la capitale française à Alger. « C’était le premier geste politique offi ciel de la volonté de réinsertion de Messali Hadj. L’accélération de ce processus nous le devons pour beaucoup à Abdelaziz Boutefl ika. En rupture de ban depuis cinquante ans, je n’ai jamais fréquenté les arcanes du pouvoir. Mais je peux dire que l’esprit de Boutefl ika de donner à l’Algérie un état civil s’est manifesté à plusieurs reprises, cela l’histoire le retiendra  », a soutenu Djanina Messali. Le colloque, qui s’est achevé hier à Tlemcen, est, pour elle, le premier du genre à aborder d’une manière indépendante l’action militante de Messali Hadj. « L’homme, dont le nom, l’engagement politique et le sacrifi ce ont incarné pendant quarante ans la lutte du peuple algérien pour son indépendance, a été exclu de la vie politique par la violence et de l’histoire par l’occultation. La confi scation de l’indépendance par le système totalitaire du parti unique, qui s’est imposé il y a cinquante ans, a délibérément privé la société algérienne de son histoire. Savait-il qu’en même temps, il la privait de son avenir ? », a déclaré Djanina Messali Benkelfat. Selon elle, rien n’est plus subversif que l’histoire pour un régime qui accapare tous les pouvoirs et dont l’exercice le plus évident est de les conserver jalousement. « L’amnésie organisée se programme à dessein et la censure et l’omerta sévissent dans les médias. Le nom de Messali est effacé et une histoire offi cielle s’édifi e. Le nom et l’image de Messali Hadj disparaissent de l’espace public », a-t-elle relevé. Elle est revenue sur « la lente et diffi cile » réinsertion du fondateur du Mouvement national algérien (MNA) qui a commencé dans les années 1970 avec la publication de certains travaux d’historiens et de militants. Elle a cité l’historien Mohamed Harbi qui, dans son livre Aux origines du FLN, paru en 1975, a dénoncé l’accaparement par ce parti de l’action nationaliste au détriment du MNA. « Il ne suffi sait pas à cette époque d’avoir des convictions solides, un esprit libre et un courage intellectuel affi rmé. Il fallait avoir du courage tout court pour oser remettre en question les fondements d’institutions en place. Mohamed Harbi en a fait les frais et reçu des menaces des offi cines spécialisées », a-t-elle souligné. Plus tard, Mohamed Harbi devait détailler les luttes internes du mouvement nationaliste algérien dans Le FLN, mirage et réalité, puis dans Les archives de la révolution algérienne, un pavé de 500 pages, paru en 1981. « Pour la première fois des archives du MNA et des écrits de Messali que j’ai remis personnellement à l’auteur ont été présentés au public. La même année, les mémoires de Messali ont été publiés chez Lattès. Le manuscrit arrêté en 1938 pour cause de maladie de mon père a été consolidé par deux post-faces signées par Charles André Julien, Mohamed Harbi et Charles Robert Ageron. La préface a été signée par Ahmed Ben Bella qui venait d’être libéré », a-t-elle détaillé.

Djanina Messali s’est rappelé aussi de sa rencontre avec Benjamin Stora, alors étudiant, lors de l’enterrement de Messali Hadj à Tlemcen en 1974. A l’époque, Benjamin Stora préparait une thèse de doctorat sur la vie militante du père du nationalisme algérien. Elle a expliqué comment les dix-sept carnets de mémoire de son père ont servi à alimenter les ouvrages écrits plus tard sur lui. Elle a observé que tous les ouvrages écrits sur Messali Hadj en France n’ont pas été distribués en Algérie, « sauf sous le manteau ». « Ces publications constituent les bases fondatrices à partir desquelles une réécriture de l’histoire contemporaine de l’Algérie commence. D’autres écrits sont venus apporter leur contribution enrichissante comme les ouvrages de Mahfoud Keddache et de Omar Carlier », a-t-elle dit. L’unanimisme contrôlé sur Messali Hadj a été, selon elle, rompu après « la crise du parti unique » révélée par les émeutes de 1988. « C’était le début d’une quête mémorielle populaire, le besoin de se réapproprier son histoire », a-t-elle appuyé. Pour Djanina Messali, l’interruption du processus électoral en 1991, précédé par l’émergence du fanatisme religieux, a posé les questions non résolues depuis l’indépendance de l’Algérie : « La conception de la nation, des libertés, de la légitimité du pouvoir ». « Toutes les ruptures qu’a connues le pays depuis 1962 ont remis en cause la confi ance populaire en l’avenir. Il ne reste que l’histoire à cette population pour ouvrir des perspectives », a-t-elle ajouté.

LA MISE AU SECRET

L’historien français Benjamin Stora a, lors de son intervention, salué la possibilité d’évoquer « librement  », et pour la première fois, la trajectoire militante de Messali Hadj en Algérie. « C’est un pas en avant dans la connaissance historique », a-t-il dit. Il a confi é avoir eu connaissance du combat nationalise de Messali Hadj en Algérie grâce l’organisation communiste dans laquelle il militait dans ses jeunes années. Il a rappelé que l’histoire du Mouvement national indépendantiste est née à travers l’Etoile nord- africaine (ENA), créé par Hadj Ali Abdelkader en France en 1926, rejoint par Messali Hadj en 1927. Avec le discours de Messali Hadj au stade municipal des Anassers à Alger, le 2 août 1936, le centre de gravité de lutte politique nationaliste radicale s’est, d’après Benjamin Stora, déplacé en Algérie. « C’est pour cela que cette date est importante. C’est un déplacement géographique et politique. C’était, par conséquent, une nouvelle confi guration du mouvement nationaliste qui, pour la première fois de manière publique, voulait signifi er la rupture avec l’histoire coloniale. Il s’agissait d’acte fondateur, inaugural, sur le territoire algérien par rapport naturellement à d’autres formations politiques de ce qui va constituer le nationalisme algérien », a analysé l’historien. Messali Hadj, lors d’un meeting organisé par le Congrès musulman algérien, au stade municipal d’Alger le 2 août 1936, avait arraché le micro pour lancer : « Cette terre bénie qui est la nôtre, cette terre de la baraka, n’est pas à vendre, ni à marchander ni à rattacher à personne. Cette terre a ses enfants, ses héritiers, ils sont là vivants et ne veulent la donner à personne. C’est précisément pour cela que je suis venu assister à ce meeting au nom de l’ENA, notre parti, votre parti qui est lui pour l’indépendance de l’Algérie. » Cette célèbre déclaration était, selon Benjamin Stora, le signe de l’éruption de la volonté populaire dans le débat politique algérien. « Jusqu’à cette date, le débat politique, culturel et idéologique était en grande partie l’œuvre de formations qui prônaient l’égalité politique, l’assimilation, la personnalité politique et religieuse par l’intermédiaire des oulémas. Tous ces organisateurs ne faisaient pas intervenir un acteur décisif qui était le peuple algérien. Ce n’est pas par hasard qu’un an après, en 1937, Messali dénommait son nouveau parti, le Parti du peuple algérien », a indiqué l’auteur de La gangrène et l’oubli. Il a relevé que la question de la colonisation était toujours liée à la terre, à la dépossession foncière et au refoulement des populations hors de leurs territoires. D’où la phrase expressive de Messali Hadj. « En prenant une poignée de terre dans sa main, Messali voulait dire : nous nous séparons. Cette réappropriation de la terre a résonné dans les imaginaires. Cela a permis à Messali d’être connu immédiatement du grand public », a noté l’historien. Allant dans le sens de Djanina Messali Benkelfat, Benjamin Stora a souligné que le nom du fondateur du MNA a été effacé des manuels scolaires et de l’espace public algériens pendant vingt ans (entre 1962 et 1982). D’après lui, la mise au secret a également touché les adversaires de Messali eux-mêmes, lors de la Révolution et après.

A ses yeux, cela était symptomatique de l’effacement d’autres acteurs de la guerre de Libération nationale, comme Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Ahmed Ben Bella, Khider, « au nom d’un slogan : un seul héros, le peuple ». Benjamin Stora a observé que durant la période de la mise au secret, le nom de Messali Hadj était toujours présent au sein de la société et dans les travaux universitaires. « A son enterrement à Tlemcen en 1974, des milliers de personnes étaient sorties dans la rue. Donc, l’effacement institutionnel ne correspondait pas au mouvement de la société algérienne. En privé, d’anciens militants du FLN m’ont confi é leurs regrets, disant que Messali Hadj était un personnage gigantesque et considérable », a-t-il souligné. Il n’a pas manqué de remarquer que le retour sur la scène publique de Messali Hadj a été accompagné également par celui de Ferhat Abbas, autre fi gure emblématique du nationalisme algérien bannie et méprisée Fayçal Métaoui


l’historien MOHAMED HARBI à “Liberté” “Le système est dans une impasse politique” Par : B. Abdelmadjid Lu : (30 fois) Professeur de sociologie et d’histoire à l’université de Paris VIII, puis à Paris V et VII, puis maître de conférences à l’université de Paris VIII, Mohamed Harbi a bien voulu, à travers cet entretien, livrer quelques impressions sur le sens et la portée du colloque dédié au père du nationalisme algérien.

Liberté : Par rapport au colloque organisé en 2000 à l’initiative de quelques membres de la société civile et placé sous le patronage du président de la République, quels éléments historiques nouveaux a apporté celui de 2011 ? Mohamed Harbi : D’abord une bonne partie des participants n’est pas la même que celle du colloque antécédent. Depuis ce moment-là, il y a énormément d’éléments nouveaux qui sont intervenus qui permettent ou qui obligent à se poser des questions d’une autre manière. Et donc de réviser certains épisodes qui ont brouillé le regard des historiens et des acteurs. Parce que la brouille du regard des acteurs est beaucoup plus importante que le regard des historiens puisque ces derniers parlent de ce qui a été, alors que les acteurs, eux, parlent de ce qu’ils ont fait. Par exemple, comme élément nouveau, j’ai le compte rendu d’une conférence de Boudiaf donnée aux militants du PRS (Parti de la révolution socialiste) dans laquelle il révèle un certain nombre d’éléments nouveaux sur l’attitude de différents personnages au moment de la crise. Il explique comment alors une bonne partie des membres de l’OS avaient pris position pour Messali une fois la crise déclenchée, ont changé leur opinion à partir du moment où il est intervenu. Or, son opinion à lui était déterminée par le caractère de la crise qui a eu lieu en France et non pas simplement par l’ensemble des données de la crise.

Dans votre conférence, vous avez mis en évidence le fait que Messali Hadj a prôné à un certain moment la lutte armée alors que certains courants estiment au contraire qu’il n’a jamais envisagé cette voie ? Effectivement, Messali Hadj était pour la lutte armée. J’ai expliqué que j’avais le témoignage de Moussa Boulkeroua qui était à l’époque le responsable de la fédération de France. Il m’a affirmé qu’au moment où il était parti en Orient et qu’il était venu précipitamment à Paris pour suivre une conférence des nations unies en rapport avec un certain nombre de délégués de pays arabes, il a été appelé par Messali pour transmettre un message urgent à Benkhedda. Quel était le contenu de ce message ? : c’était le fait de choisir un certain nombre de militants pour les envoyer au Caire contacter l’émir Abdelkrim et être affectés à des stages militaires dans des académies arabes. Et cela devait être fait dans la perspective d’organiser un encadrement pour des opérations militaires en Algérie. Le parti restant, le cœur de l’entreprise, les militaires agissant en accord avec le parti et la population. C’est donc une différence d’approche dans la conduite de la guerre que celle qui a eu lieu avec les fondateurs du FLN. Je peux d’ailleurs rappeler une opération du même type, c’est celle de Bourguiba. Au moment où les négociations du gouvernement Chenikh, qui était appuyé par le néo-destour, ont échoué, il a décidé lui de passer à la lutte armée. Il a tenu un rassemblement populaire et voilà ce qu’il a dit : “nous allons passer à la lutte armée, ne perdez pas la tête, nous allons combattre une grande puissance et donc il n’est pas question de victoire militaire, notre victoire sera politique, nous allons amener la France à nous reconnaître comme interlocuteur, à discuter avec nous et à revoir le statut de la Tunisie pour aller vers l’indépendance.” L’attitude et la manière dont Messali envisageait la lutte armée étaient exactement les mêmes que celles de Bourguiba.

Depuis l’annonce de la nouvelle loi sur les partis, des voix s’élèvent pour réclamer la remise sur les rails du PPA fondé par Messali Hadj. Selon vous, ce vieux parti pourra-t-il aujourd’hui revenir sur la scène politique et y résister ? La réponse n’est pas de mon ressort, elle est du ressort des anciens messalistes. Mais si j’avais été, moi, un ancien messaliste, je dirais que le PPA a accompli sa mission et qu’on en reste là. C’est exactement comme le FLN dont la fin de mission aurait dû lui être notifiée en 1962.

Face aux mouvements populaires de contestation qui embrasent les pays arabes, l’Algérie, selon vous, risque-t-elle d’en être affectée ? Je pense que l’Algérie a un système qui est dans une impasse politique, mais que la porte n’est pas définitivement fermée à des changements. La société espère que le pouvoir en place fera en sorte que l’impasse dans laquelle nous sommes ne mène pas à des aventures.

Liberté


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