Mohamed-Ali Kherbouche, Harrag déçu devenu peintre heureux

S’il est courant de rencontrer des émigrants clandestins déçus de leur aventure, il est rare de voir un harrag qui, au lieu de se morfondre dans les regrets, parvient à rebondir et à fertiliser son talent dans les arts plastiques. M.A. Kherbouche est un exemple à méditer et à suivre par tous les prétendants à la harga et ceux qui ont vu leur tentative arrêtée, fort heureusement pour eux. Curieux destin que celui de Mohamed-Ali Kherbouche, un artiste plasticien de Jijel, autodidacte mais non moins pétri de talent comme en témoignent les nombreuses invitations qui lui parviennent de tout le pays pour participer à des expositions.
Un destin curieux, certes, mais qui édifie sur le côté vain de l’aventurisme, sur le caractère illusoire de « l’Eldorado » européen et sur l’aspect périlleux du saut dans l’inconnu. Car il faut savoir que ce jeune homme de 34 ans, avant de se consacrer pleinement à son chevalet, a tenté, à trois reprises, de se faire la belle en émigrant clandestinement à bord d’une embarcation de fortune. Après s’être rendu compte de l’inconscience de ses tentatives de « harga », Kherbouche – « comme ça, une nuit, après avoir beaucoup réfléchi au sort des miens » dit-il – a fini par prendre conscience du fait que dans son pays les horizons ne sont pas aussi bouchés qu’on le lui a fait croire. Il a surtout pris conscience de ses talents artistiques et découvert, ce faisant, une nouvelle façon de conjurer ses démons et d’exprimer ses états d’âme autrement qu’en vouant son corps aux flots tumultueux de la Méditerranée, par une nuit d’hiver.
De l’éphémère illusion à l’éternel métier d’artiste L’un de ses tableaux, intitulé « L’espoir », illustre, on ne peut mieux, l’illusion éphémère que peut provoquer une tentative d’émigration clandestine, un peu, dit-il, à la façon d’une « drogue douce qui taraude l’esprit des jeunes et leur fait miroiter un Eden de l’autre côté de la mer ». Un autre de ses tableaux, où la mélancolie des couleurs se lit encore plus aisément que l’œuvre elle-même, représente une mère et sa fille scrutant sur une plage déserte des horizons lointains baignés par un coucher de soleil, dans l’attente d’un retour hypothétique de Omar qu’elles n’ont plus revu depuis qu’il tenta, avec trois compagnons en 2008, d’émigrer clandestinement vers un pays du sud du vieux continent. « Moi-même, je voulais m’établir à Naples (sud de l’Italie), une ville qui me fascinait », glisse-t-il rêveur. Conscient malgré tout de ses aptitudes et de ses prédispositions de plasticien, il jette à… l’eau ses velléités de quête du grand large pour s’orienter vers le métier d’artiste. Ses toiles sont d’ailleurs fortement appréciées dans les différentes manifestations et semaines culturelles auxquelles il a participé dans les rangs de délégations officielles. Mohamed-Ali Kherbouche, issu d’une famille de douze personnes dont il a la charge, explique ses tentatives de « harga » et son aveuglement par des conditions sociales et professionnelles « difficiles » qui l’ont conduit à chercher à « s’évader » vers des cieux qu’il pensait plus « cléments ». Aujourd’hui, son souhait est d’obtenir un simple local pour exercer, dans la stabilité, ses activités d’artiste, mais aussi d’électromécanicien et d’électricien en bâtiment. « L’émigration clandestine n’est sûrement pas la panacée, l’avenir est dans mon pays », affirme Mohamed-Ali. Kherbouche a fourbi ses armes pendant douze ans à la maison de jeunes Bounab-Rachid de Jijel, sa ville natale. Il y a rapidement révélé des talents certains dans l’art pictural, en s’essayant aussi bien à la peinture à l’huile, à l’aquarelle, à la gouache ou au crayon. Ses coups de pinceau talentueux donnent naissance à des tableaux mettant en valeur les mille et un sites féeriques et envoûtants de la corniche jijelienne. « La nature et surtout la mer sont les modèles que je préfère », confie-t-il, lui qui dit puiser aussi son inspiration de certains artistes algériens, dont notamment Hocine Ziani, dont les œuvres ont été exposées dans plusieurs villes et capitales du monde. Un « homme-orchestre » Sa participation à diverses manifestations et concours, à Jijel, Sétif, Alger, Biskra ou encore Ghardaïa, lui a valu reconnaissance et gratitude de la part des organisateurs qui ont apprécié la qualité et la valeur de ses œuvres. Caricaturiste, Mohamed-Ali excelle aussi (mais « en simple amateur », tient-il à préciser) dans ce genre de dessin où il portraiture, « en cinq sec », ses amis du quartier populaire de la Crête. « Il m’est arrivé de me faire rappeler à l’ordre par des copains que j’ai tournés en dérision », raconte-t-il en souriant. Le rire facile, boute-en-train en diable, Kherbouche, de l’avis de ses amis, est une sorte d’homme-orchestre. Il est aussi fort, en effet, dans la technique de montage de tableaux de coquillages ou de pierres, de la sculpture sur liège et, surtout, sur bois (pyrogravure), une spécialité en vogue à Jijel. Sportif et de carrure athlétique, Mohamed-Ali, surveillant de baignade à temps perdu pendant l’été, pratique aussi couramment la plongée et la chasse sous-marines, la photographie, l’haltérophilie (poids lourds, 105 kg), le powerlifting et la natation. Des activités qui cadrent bien avec la vocation de la région côtière de Jijel et surtout avec le tempérament de ce personnage aussi sympathique qu’atypique. « Mes aventures insensées dans une mer houleuse, c’est du passé », promet le jeune homme en remontant le col de son pardessus en réaction aux premières gouttelettes de pluie annonciatrices d’un après-midi pluvieux sur l’antique Igilgili. Prenant congé, il annonce, de façon presque cérémonieuse : « J’ai trouvé ma voie et ici (son regard balaie l’étendue de la plage Kotama), c’est chez moi ! »
Rachid F./APS



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