Mohamed Khider : vie et mort d’un chef historique

Comme tant d’autres. Mohamed Khider a suivi un itinéraire agité. On le retrouve à tous les grands rendez-vous du nationalisme algérien. Il est né en 1912 à Biskra (Constantine). Son père est un travailleur intermittent et sa pauvreté ne lui permet pas d’envoyer longtemps son fils à l’école. On a besoin de sa paye à la maison. Khider est d’abord wattman à Oran (où il a participé au hold-up de la poste), puis employé dans un fabrique de tabac. Avant de militer, il se cultive seul en se faisant prêter des livres et en en achetant quelques-uns avec son argent de poche. Il adhère à l’Etoile Nord- Africaine. Et c’est sa première arrestation en décembre 1939. Sa première incarcération à Maison-Carrée.
Ainsi commence pour lui la vie de prisonnier. Il fera en tout dix-sept ans de prison. Mais, pour cette première fois, il est libéré en 1942, bénéficiant de l’amnestie générale. Cependant, il n’est pas tout à fait libre. Il est assigné à résidence à Aumale. De nouveau arrêté quelques jours après le 08 mai 1945, il purge un an de prison. En 1946, le PPA est interdit ; c’est la naissance du MTLD (qui est en fait < La branche légale > de l’organisation !.
Khider est nommé responsable aux côtés de Mezerna, et participe à la rédaction du journal l’Algérie libre. Au mois de novembre., le MTLD présente de nombreuses listes aux élections législatives, Khider est élu député d’Alger. Il n’a pas l’intention d’observer << la règle du jeu >>. Grâce à son immunité parlementaire, il a une liberté d’action qu’il met à profit de toutes les manières. Il fait partie de l’O.S et lui rend de signalés services. La police qui observe << M. Le député >> a parfaitement compris son rôle, mais elle enrage de ne pouvoir agir comme elle voudrait. Alors, elle attend patiemment que le mandat de Khider arrive à son terme. Mais en dépit de la surveillance assez serrée dont il est l’objet Khider parvient à quitter Paris pour gagner le Caire.
Nous sommes en 1951. Khider devient chef de la représentation du MTLD à l’extérieur. Dans un petit bureau de la rue Sanwat Pacha en compagnie d’Aït Ahmed et Ben Bella, il prépare l’insurrection. Fini, le légalisme : désormais l’O..S n’a qu’un but, l’action directe. Le travail déterminant va être celui de l’Organisation Spéciale. C’est Aît Ahmed qui la créa, et tous les hommes qui y assumèrent des responsabilités occuperont de hauts postes au FLN (Aït Ahmed, Boudiaf, Ben Bella, Boussouf, Bentobbal etc…). En avril 1954, Khider se rend à la Mecque. Mélé aux pélerins algériens, il recrute des cadres pour future Armée de libération nationale. Les tempes grises, une grande < présence > malgré sa petite taille, le regard volontaire, revêtu d’une superbe djellaba, il inspire confiance.
Afin de parvenir à ses fins, il modifie quelque peu son langage habituel, légèrement teinté de marxisme. Là, en capitale d’Islam, il se sert plutôt de certains versets du Coran. Il retrouve au Caire, deux cents volontaires algériens qui combattent aux côtés des Egyptiens contre les Anglais sur la canal de Suez. L’occasion est trop belle pour Khider : il ne la laisse pas passer : les deux cents hommes entreront bientôt dans les maquis algériens avec armes et bagages.
Sur sa lancée, Khider se rend en Irak, où il obtient des autorités qu’elles ouvrent les portes de leur école militaire aux Algériens. Il obtient la même chose des Lybiens. Dans ces écoles, on enseigne pas aux jeunes Algériens la guerre classique. On les initie aux missions de sabotage et de terrorisme. Ces initiatives de la délégation extérieure ne sont pas du tout appréciées par Messali et Lahouel, qui pensent que non seulement les actions violentes sont vouées à l’échec, mais encore qu’elles risquent de décimer la direction du parti. Les débuts de la crise du MTLD n’ont pas d’autre origine : les différentes appréciations sur l’opportunité de l’action directe.
Au Caire << les trois >> trouvent les partisans de leur thèse : Le Marocain Allal el-Fassi, le Tunisien Salah Ben Youssef ainsi que l’Egyptien Fathi ed-dib < l’homme de Nasser >.
Deux ans après le déclenchement, le gouvernement Guy Mollet amorce les premières négociations pour mettre fin à la guerre. Les premières rencontres sont plutôt des sondages. Du côté français, les < sondeurs > sont Begarra, Gorse, Commin et Herbault qui rencontrent au Caire, à Belgrade, puis à Rome, Khider, Kiouane, Ahmed Francis et Yazid. Ces contacts n’aboutiront que six ans plus tard sous de Gaulle.
Ce n’est pas que Guy Mollet ne voulait pas mettre fin au < conflit > par la négociation, mais il priait les Algériens de comprendre qu’il était lié aux décisions de son parti, lequel s’opposait formellement à l’indépendance absolue de l’Algérie. Il proposait dans l’ordre ( en montant les enchères devant chaque refus) : 1)- le collège unique avec la pleine légalité des tous les habitants d’Algérie. 2)- des liens institutionnels subsistant avec la métropole. 3)- un statut particulier qui serait ( à terme) un peu plus que l’autonomie interne et beaucoup moins que l’indépendance. S’ils savaient depuis le début que la guerre se terminerait par une négociation. Khider et ses camarades comprirent que la situation n’était pas mûre, et les contacts furent rompus pour longtemps.
Khider rencontre l’ambassadeur des Etats-Unis au Caire et lui annonce que le FLN va intervenir au Conseil de Sécurité de l’ONU dans le dessein de provoquer une commission de < bons offices >, qui serait chargée d’ < intervenir en faveur d’une solution pacifique en Algérie >. Ce sera un succès : Murphy prit la tête d’une commission dite de < bons offices >, mais qui ne parvient à aucun résultat.
Pour Khider, c’est bientôt fini : l’arrestation, la longue détention. Après l’indépendance, il apporte à Ben Bella un soutien très efficace. Il est désigné au secrétariat général du parti, il entre en conflit avec Ben Bella puis avec Boumediène. Détenteur du trésor de guerre du FLN (1) qu’il ne veut remettre qu’à une direction élue démocratiquement, il se refugie à Madrid, où il est assassiné en pleine rue le 3 janvier 1967. Serge BROMBERGER. HISTORIA-magazine nr 209, page 488. Quelques temps après avoir quitté l’Algérie, Ferhat ABBAS essaye vainement de la convaincre quant à la restitution de ce "trésor de guerre" lors d’une rencontre dans un hôtel parisien que Mohamed Khider quitte non sans avoir salué son interlocuteur mais en campant sur sa ferme décision.
C’est la dernière rencontre entre les deux personnes. Le contact se rompt entre elles. Ce n’est qu’à travers des canaux informels, et la presse que Ferhat ABBAS apprendra l’horrible nouvelle de l’assassinat de ce militant de la première heure Mohamed Khider victime de l’incommensurable bêtise des partisans de la manière forte méthode qui a prévalu même durant la guerre de libération, le cas de Abane Ramdane le démontre bien.
Ce lâche assassinat serait-il couvert sempiternellement par les délais de protection ? Ou doit-on attendre la disparition du dernier complice ou co-auteur de cet ignoble acte pour enfin décider l’ouverture de cet épineux dossier à la consultation publique. Du coup les historiens pourraient éplucher les diverses et multiples pièces (rapports, notes, PV etc…) étoffant ce dossier, qui contiendraient assurément des preuves et des conclusions fracassantes qui éclaireraient et les zones d’ombre et l’opinion ?
Continuant d’entretenir ce maigre espoir inéluctablement irréalisable du moins pour quelques décennies. Peut-être que dans un siècle les générations à venir pourraient être renseignées sur cette odieuse atrocité ? Combien même la vérité est toujours bonne à connaître. De nos jours, l’université de Biskra porte et immortalise le nom de Mohamed Khider sacrifié sur l’autel du despotisme.
MED-FOUAD TOUMI.
Notes : (1) - Après l’indépendance le GPRA remit à Khider Mohamed les fonds qu’il possédait, cinq (05) milliards d’anciens francs provenant des cotisations des travailleurs algériens en France. Khider dépose cette somme à son nom dans une banque suisse. Il refuse de la remettre tant à Ben Bella qu’à Boumediène malgré les nombreuses pressions.



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