Notre grand symbole

A Biskra, devant le cercueil du regretté Dr Saâdane qui fut son compagnon de lutte, le président Ferhat Abbas disant :" Tu ne mourras pas" (1950). Le soir de Noël 1985, tandis que tout le Maghreb apprenait que l’un de ses plus glorieux serviteurs venait de rendre l’âme, m’a plongé dans une douleur indicible.
Oh ! Que ne puis-je dire aussi :" Tu ne mourras pas." Oui, je me sentais vraiment, comme tant d’autres Algériens, l’un de ses cadets. C’est dans son ombre que j’ai appris à peu près tout ce que je sais. Qui n’a pas connu Abbas dans son combat patriotique ne pas pas quelle faveur du destin d’est d’avoir vu vivre et lutter l’un des plus grands hommes que le Maghreb ait enfantés. D’autres diront ce que furent sa vie, son épopée, ses sacrifices au service de la dignité, de l’affranchissement de l’homme colonisé et de la République Algérienne qu’il a pétrie de ses mains. Ce que je voudrais dire, simplement, c’est qui fit, à mes yeux, la grandeur d’Abbas.Sa grandeur ? Elle tient en un mot : symbole. Oui, Abbas, plus encore qu’une intelligence - si merveilleuse et étendue qu’elle fût - était un symbole exceptionnel, extraordinaire. En lui s’unissaient des dons et des qualités qui, rarement coexistent : une énergie de fer et une diplomatie presque féline. Le goût du risque et le sens de la prudence. La tenacité d’un héros et l’instinct politique. Toutes les sensibilités vibraient dans cette âme forte que le moindre heurt suffisait à blesser. Il avait des intuitions de génie. Il savait lire l’avenir ; il n’avait pas besoin de savoir, il pressentait. La conception qu’il se faisait de l’Algérie dépassait les formules, les clichés, les conventions, les partis. Il avait parcouru le monde, considéré l’Algérie de loin, il l’avait grandie, enrichie, et souvent malgré elle. Il dominait les hommes et les choses. Il méprisait tout ce qui ne savait pas les dominer. Mais, bien loin de le conduire à je ne sais quel scepticisme intellectuel, cette forme d’intelligence le rendait impatient d’agir et de coller aux réalités. Rien de l’irritait comme l’ironie, la critique systématique qui sont trop souvent à l’honneur dans les villes. A cet égard Abbas était resté campagnard. De la province tellienne, il avait le sérieux, l’application, la tenacité. Aussi aimait-il passionnement par dessus tout la Jijelienne. Mais sa grandeur fut aussi faite, et peut-être surtout, de son patriotisme ardent. C’est son profond secret. Il palpitait d’un superbe orgueil. C’est qu’il connaissait sa mesure et souffrait de ne pas donner davantage. La vieillesse n’était pour lui que le pire des exils. Les dernières années furent presque des années de supplice. Il se rongeait, il appelait de ses voeux le grand repos. Non qu’il en eût assez de sa vie - personne n’était plus jeune ni plus vivant que ce vieillard - mais parce que vivre sans créer et servir sa patrie lui était insupportable. Au fur et à mesure qu’il vieillissait sa vie intérieure, qui fut toujours profonde, avant des accents spirituels que connaissaient bien ceux qui l’approchaient. Il est mort musulman pratiquant, dans la foi de ses ancêtres. Notre Zaim ! N’est-ce pas, vous tous qui l’avez connu comme moi, des plus humbles aux plus illustres, vous qui l’avez vu agir, lutter, n’est-ce pas que nous l’aimions, que nous l’admirions notre héros ? N’est-ce pas que ses colères étaient belles ? Que sa gentillesse était inouie. Que personne ne savait comme lui devenir pour chacun un ami ?
M.F.TOUMI.
Sources : Jeune Afrique nr 1311 du 19 Février 1986, par CHERGUI CHOUKRI.



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