Nouvelle Calédonie, une mémoire algérienne

Ils sont plus d’un millier de néo-calédoniens à revendiquer des origines algériennes et à s’affirmer comme les descendants des déportés et transportés de l’administration coloniale française dans les années 1870 à l’époque de la grande insurrection d’El Mokrani. Cette communauté incarne et assume une identité propre à elle et à son parcours singulier mais en laquelle, nous explique Hamid Mokaddem, chercheur franco-algérien vivant à Nouméa, se lit et se trouve une portion de la grande et fascinante histoire de l’Algérie. Entretien.
Algérie News : Comment êtesvous venu à vous intéresser à la Nouvelle Calédonie et aux Néocalédoniens d’origine algérienne ?
Hamid Mokaddem : J’ai eu en classe de terminale un enseignantphilosophe qui a pour nom Christian Jambet. Elève de Henri Corbin, qui a été l’introducteur de Heidegger en France et qui a ouvert la pensée française et occidentale au soufisme iranien, M. Jambet nous a parlé une fois dans son cours du livre majeur de Maurice Leenhardt, Do Kamo, la personne et le mythe dans le monde mélanésien. Cet ouvrage, parmi les plus importants du genre, a été, pour moi, la première découverte du monde et de la civilisation mélanésienne et de la Nouvelle Calédonie. La deuxième découverte, plus physique, s’est produite plus tard lorsque j’étais devenu professeur de philosophie dans un lycée de France. C’était en 1988-1989, en pleine fièvre indé- pendantiste et les affrontements violents qui s’y étaient produits. Le ministère français de l’Education nationale cherchait des professeurs pour aller là-bas. Moi, mon désir, c’était d’aller dans des pays de langue arabe, moins pour mes origines, que pour l’intérêt que j’ai signalé pour la philosophie islamique. Mais c’est en Nouvelle Calédonie que j’ai atterri en mars 1989 pour former des instituteurs dans un centre qui fut créé à la demande du FLNKS dans le nord de la Grande Terre. En dehors de ce que j’avais lu sur la culture, l’ethnologie, la réalité du pays ne me disait absolument rien. Une des premiè- res questions que je me suis posées en prenant l’avion était une question de linguiste formulée notamment par Emile Benveniste dans Vocabulaire des institutions européennes : comment un peuple qui a des langues peut-il articuler un discours en prenant des concepts occidentaux comme le Front de libération nationale.
Quelle impression avez-vous eu lors de votre premier contact avec le Pays ?
Quand je suis arrivé à l’aéroport international de la Tontouta, à une quarantaine de kilomètres du cheflieu Nouméa, je ne me suis pas senti dépaysé. J’ai même trouvé le paysage et le premier contact avec le pays décevant. Le milieu que j’avais vu pour la première fois, dans le chef-lieu de Nouméa, ressemblait à une colonie telle que pouvait l’être par certains aspects, j’imagine, Alger, à la fin des années cinquante ou au tout début des années 1960. Un endroit peuplé d’affairistes, d’administrateurs, sentant la compétition mais aussi le profit et l’hypocrisie, quelque chose d’assez éloigné du pays profond et où je voyais très peu de kanaks. En revanche, lorsque je suis parti avec deux autres collègues, qui étaient envoyés en poste comme moi, en direction du nord, là, je me suis rendu compte que j’entrais dans le pays et l’univers kanak. La démarcation même si cela a changé depuis une vingtaine d’années n’était pas seulement territoriale mais physique et se manifestait au travers des paysages et des personnes qu’on rencontrait. Ce qui me fascinait le plus, ce n’était pas l’inquiétante étrangeté, le mot est un peu fort, mais une culture et une civilisation qui, malgré le choc de la colonisation et de la modernité, était parvenue à se préserver. J’ai découvert que dans la Grande Terre, plus que dans les îles loyauté, des gens qui sont économes de leurs gestes, plus réservés et intériorisés, non par refus de l’Autre, mais pour se protéger et protèger leur propre culture. Il m’a fallu un certain nombre de temps pour comprendre cela et entrer en contact avec eux.
Vous êtes-vous immédiatement intéressé aux questions politiques sachant que le pays vivait un contexte particulier ?
Au départ, je ne m’intéressais pas aux questions du politique, qui pour moi est une affaire d’égoïsme. Ce qui m’intéressait, c’était la question des langues, en relation directe avec ma formation et le métier que je venais exercer en Nouvelle Calédonie. Mais, très vite, j’ai découvert qu’il était impossible de dénouer l’articulation entre civilisations, langue, histoire et politique. Il était impossible dans le contexte de l’époque, sauf à se masquer les yeux comme le faisaient.

- Hamid Mokaddem est professeur agrégé de philosophie, en poste à l’Institut de la formation des Maîtres de la NouvelleCalédonie (IFMNC). Il réside, vit, travaille et œuvre en NouvelleCalédonie depuis mars 1989. Auteur d’ouvrages et d’articles scientifiques sur l’Océanie, il a été invité par le Centre culturel français d’Alger pour donner une conférence sur les Algériens de Nouvelle Calédonie.
certains collègues, de ne pas voir que le politique était la question fondamentale qui structurait tous les rapports sociaux, économiques, culturels et même le sport. Par affinité, je me suis vite trouvé dans le milieu kanak à m’intéresser à la culture, à l’ethnologie, ainsi qu’à la politique et au militantisme kanak de l’intérieur par les voies et rites coutumiers, le mythe… Vous avez rencontré le leader indé- pendantiste Jean-Marie Tjibaou.
Comment s’est faite la rencontre avec lui ?
Je l’ai croisé dix jours avant qu’il ne soit tué à Ouvéa par un militant indépendantiste rival. Il était venu inaugurer le centre de formation dans lequel j’allais travailler. Il était là parce qu’il se souciait beaucoup des questions de l’instruction et de l’éducation. Conscient de l’échec scolaire en milieu kanak, il cherchait à réduire l’inégalité dans la réussite scolaire pour que l’écart social entre les deux grands systèmes socio-culturels kanak et européen soit réduit. Je lui ai consacré un essai pour restituer son parcours et sa réflexion. En le croisant et en lisant les textes qui ont accompagné le programme du festival Melanesia 2000, le premier des arts mélanésiens organisé en septembre 1975 à Nouméa, qu’il organisa, m’a beaucoup aidé dans la découverte et la compréhension de l’univers et de la civilisation kanaks.
Comment fonctionne aujourd’hui la société néo-calédonienne ?
Il faut beaucoup de temps pour comprendre la complexité des systèmes mis en place par la colonisation. L’organisation de l’espace peut fournir des clés. Au centre, il y a le village européen dans lequel vivent, quelques kanak ; tout autour, en arborescence, vivent les tribus, dans des lieux ségrégés et qui portent encore les traces de l’histoire en dépit de l’évolution des choses et des échanges économiques entre les communautés. A propos d’histoire, on peut faire le parallèle entre la grande insurrection de 1878 en Nouvelle Calédonie par le grand chef kanak Ataï et celle de 1870 dont on dit qu’elle est coordonnée autour d’El Mokrani. Les deux insurrections ont produit le même type de systèmes répressif et de peuplement marqué par la spoliation des terres, la destruction des systèmes sociaux indigènes et par le peuplement français et européen. En nouvelle Calédonie, il y a eu des cantonnements et des réserves, des tribus créées en 1887, les seuls endroits où subsistent les règles et vie coutumières canaques, les mariages, les naissances. On en est sorti, la société vit au rytme de métissages et d’échanges interculturels progressifs mais aujourd’hui, encore le dispositif spatial demeure fortement territorialisé et empreint de l’héritage du pays. Comment êtes-vous venu à faire des recherches sur les Algériens de Nouvelle Calédonie ? Mon souci premier était de m’intéresser à la culture et à la civilisation kanak. Ce n’est que plus tard, une vingtaine d’années après mon arrivée au pays, que j’ai commencé à m’intéresser aux autres peuples et cultures de la Nouvelle Calédonie. Je ne vous cacherais pas le fait que cet intérêt s’est davantage accru en 1998 avec les accords de Nouméa et ce qu’on appelle « le destin commun », un dispositif politique mis en place par l’Etat français et qui devrait, dans le cadre d’un référendum prévu pour 2014, répondre à la question du transfert de souveraineté aux kanaks ou de son partage avec la France et les Calédoniens. Ce dispositif m’a donc fait intéresser aux différentes c o m m u n a u t é s a s i a t i q u e s , indonésiennes, haïtiennes et plus singulièrement, « arabe », qui font la réalité de la N o u v e l l e C a l é d o n i e aujourd’hui.
Pourquoi parle-t-on d’Arabes et pas d’Algériens ?
Eu x -même s s ’ a p p e l l e n t ainsi. Et cela est dû aux logiq u e s d e s t i g m a t e s . L e s Algériens ont beaucoup souffert de racisme, de stigmatisme, d’exclusion. Ils étaient victimes d’un système colonial implacable qui les réduisait à de simples matricules et à porter des prénoms et des noms chrétiens sans quoi ils n’étaient pas inscrits à l’étatcivil. Le mot « arabe » qui les désignait était forgé dans le contexte raciste et ségrégationniste du système colonial du XIX e siècle. Il ne faisait aucune différence entre ce qui est berbère, arabe, algérien, désignation d’une infériorité. Au fil et du temps, et de leur affirmation, ils se sont réappropriés une dénomination et une désignation au départ méprisante et raciste pour la transformation en l’expression d’une fierté des origines retrouvées et assumées. Pour comprendre cela, il faut avoir à l’esprit l’exemple kanak.
Pour quelle raison ?
Au départ, Kanak ne désignait pas un peuple. C’était un mot méprisant et raciste qui vient de Hawaï et qui était utilisé par les marins américains pour désigner tout ce qui est noir dans le Pacifique sud et tout particulièrement après, les noirs de Nouvelle Calédonie. Dans les années 1970, les jeunes kanaks, en qui s’animait le sentiment de fierté identitaire, se sont réappropriés le mot et l’ont transformé en genre. Ils ont dit nous sommes kanaks. Un des moments forts de cette réappropriation a été le festival organisé en 1975 par le leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, Melanesia 2000, pour redonner comme je l’ai déjà mentionné de la fierté aux kanaks complexés par l’intériorité du colonisé un peu comme l’ont décrit Albert Memmi, Kateb Yacine… Le processus est pareil pour les caldoches et il est pareil pour les Algériens de Calédonie. A partir de quand commence-t-on à parler de présence algérienne en Nouvelle Calédonie ? L’histoire d’une portion de l’Algérie en Nouvelle Calédonie commence en 1873 avec la déportation et la transportation des insurgés de la grande révolte d’El Mokrani en 1870. Selon les statistiques conservées dans les archives, il y a eu 1 822 Algériens classés en trois catégories : les déportés, les relégués, et les transportés. La plupart étaient essentiellement des transportés qui vont faire souche surtout du côté d’un village qui s’appelle Bourail, comme concessionnaires pénaux, et dans des conditions très dures. Leur histoire est celle d’un enracinement progressif et d’expériences individuelles typiques du contexte colonial dans lequel ils ont vécu au début. Leur présence au sens de trace, d’archives et de lien véritable à la terre calédonienne commence dans les années 1880-1890, une époque à partir de laquelle ils vont devenir des agriculteurs, des éleveurs…, des colons malgré eux. Les plus normalisés avaient accès, au début, à des lopins de terre difficiles à exploiter mais qu’ils arrivaient à cultiver. Un des leurs, un certain Miloud, planter des caféiers et prospèrera, d’autres font de l’agriculture et de l’élevage du bétail. Miloud va concéder la première concession pour construire l’actuel cimetière arabe qui se trouve à Bourail. Au frère d’El Mokrani, on a octroyé une patente de conducteurs de calèches. Comme c’était un excellent cavalier, il a monté une entreprise de conducteurs de diligences.

- Les déportés algériens en Nouvelle Calédonie
Pourquoi cette communauté, si peu nombreuse, intéresse-t-elle ?
Cette communauté est très peu nombreuse mais elle est très intéressante. Elle porte en elle des traces d’histoire et de mémoire de ce qu’a été le colonialisme en Algérie au XIX e siècle en Algérie. Elle a été doublement victime de la colonisation et d’une migration qu’elle n’a pas voulue et qui n’est pas comme celle des Français ou des Européens qui se sont installés en Nouvelle Calédonie. Son premier point de chute a été le bagne, son cadre d’organisation a été l’administration pénitentiaire et coloniale qui supprimait leur identité et les transformait en matricules. Elle a vécu l’exil dans son expression la plus brutale sans espoir de retour à la terre d’origine à cause de la loi, du manque d’argent, de la distance, des conditions de vie auxquelles elle a été contrainte. Elle a vécu l’arrachement comme celui raconté dans la chanson d’« Al Manfi » reprise par Rachid Taha. Ce sont des personnes victimes d’un système colonial qui les obligeait ainsi que leurs descendants à porter des noms chrétiens sans quoi ils n’étaient pas inscrits à l’état civil. Ils sont sortis tardivement du code de l’indigénat et se sont affirmés par la reconnaissance du travail et de l’économie. S’ils sont des notables, ils n’ont pas le même parcours que les notables ou les petits colons européens – Certains pieds-noirs sont venus en 1962 – mais ce n’est pas la même chose. Serviteurs des notables calé- doniens comme Jacques Lafleur, Laroque, ces derniers se servaient pour l’essentiel d’eux comme les plus zélés pour lutter contre l’indé- pendantisme kanak. Parmi eux, Pierre Maresca qui se vantait de sa notoriété . En 1989, il parlait de son parcours en Algérie, il était à l’OAS, un des multiples bras droits de Jacques Lafleur.
Quelle est leur place dans la société calédonienne ?
Il s’agit d’une communauté fière de s’affirmer en tant que telle. Elle est, par ailleurs, très présente dans la société calédonienne et produit des leaders dans l’administration, la politique, le sport et l’économie. Il n’y a pas chez les Calédoniens d’origine algérienne de gros capitalistes, détenteurs de grosses fortunes, mais ce sont des gens qui sont tous bien placés dans le monde des affaires, du commerce, de l’immobilier, la petite et moyenne entreprise. Ils forment une petite et moyenne bourgeoisie prospère.
Quelle relation a-t-elle avec l’Algérie ?
C’est une relation entretenue par des marqueurs culturels comme la waâda, des rituels festifs comme la fantasia, une organisation sociale qui rappelle la tadjmaat en kabyle par exemple, pour donner une assise à leur propre patrimoine. Jean-Pierre Tayeb Aïfa, une figure politique importante de la communauté arabe et maire de la ville de Bourail, a fait un « pèlerinage » à El Eulma, sa région d’origine, sur les traces de ses aïeux algé- riens, accompagné de toute une délégation de Néo-Calédoniens d’Algérie à la recherche de leurs racines. Un représentant de la communauté, Kader Bouffenèche, a créé, pour sa part, une association baptisée “Association des Algériens de Nouvelle-Calédonie”. Il a même demandé un passeport algérien. Mais disons que cette relation se fait avec une Algérie imaginaire : JeanPierre Tayeb Aïfa a conclu qu’il est calédonien. Quelle position ont-ils par rapport à la question de la souveraineté ? Ils sont dans l’ambivalence en raison même de leur identité calé- donienne. Ils oscillent entre deux identités, française et kanake, sans toutefois être l’une ou l’autre. Ils se construisent leur propre identité comme la plupart des autres communautés calédoniennes d’origine asiatique ou autre. Ils respectent l’identité de par l’expérience historique et en même temps ce sont des Calédoniens assis dans l’économie locale. Ce qu’ils veulent, c’est une reconnaissance politique. Car, en ce moment, que se joue l’avenir institutionnel du pays. Il y a encore 500 personnes qui portent encore des noms arabes, ça laisse des traces.
Quelles préférences politiques ont-ils ?
Eux, ils veulent que ce soit un destin avec la France pour avoir une garantie de stabilité économique, juridique, qu’il n’y ait pas de troubles à l’intérieur de l’archipel. Ils ne le disent pas mais ils ne sont pas défavorables à un micro Etat associé à la France. Je ne suis pas du tout certain qu’ils soient favorables à la kanakie intégrale. Est-ce que ce scé- nario se produira dans les faits ? On ne le sait pas. Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Nordine Azzouz, Enjeu d’Histoire et de mémoires
L’institut d’Histoire de l’université d’Alger-Bouzaréah reçoit ce matin le chercheur franco-algérien Hamid Mokkadem. Cet enseignant de formation philosophique est spécialiste de la Nouvelle Calédonie où il vit et travaille depuis 1989. Il est, en tant que chercheur immergé dans la diversité politique, ethnique et culturelle de ce pays, porteur d’un regard neuf et intéressant sur les Néo-Calédoniens d’origine algérienne et le parcours qu’ils poursuivent depuis l’exil tragique et forcé de leurs ancêtres jusqu’à leur affirmation dans la complexité actuelle de leur société. Dans l’observation des « Arabes » de la Nouvelle-Calédonie, il n’y a chez Hamid Mokkadem, ni ressentiment, ni pathos, ni nostalgie mais une rigueur scientifique et une lucidité qu’il utilise pour saisir tranquillement la réalité d’un pays et d’une communauté qui, si elle a perdu de la force du lien qui liait ses lointains ancêtres à l’Algérie, leur terre d’origine, n’en reste pas moins dépositaire de marqueurs identitaires et culturels voire politiques indiscutables. L’intérêt des travaux et du discours de ce chercheur est qu’ils permettent de comprendre le fonctionnement du système colonial et de sa « technologie » dans leurs invariants idéologiques comme dans leurs nuances géographiques et culturelles. D’une certaine façon, ils contribuent à l’élargissement du champ national des études historiques sur la période coloniale, en ouvrant des perspectives notamment pour les études comparatistes. Un champ dont la production devrait être relancée dès lors que nous sommes à la sortie du temps postcolonial et à l’entrée de celui d’une mondialisation. Une nouvelle séquence dont à on s’attend à ce qu’elle fasse de l’extraordinaire richesse de l’Histoire et des mémoires algériennes de la diaspora un enjeu certain tant son sujet comme son objet nous rapproche de cultures et de nations dont nous avons avec elles un passé commun et, peut-être demain, des intérêts convergents. L’historien Daho Djerbal ne s’y est pas trompé en suivant avec intérêt les travaux de Hamid Mokkadem et encourageant ses collègues du département d’histoire à le rencontrer et prendre connaissance de ses écrits.
DES NOMS ET DES LIEUX
Cheikh El Mokrani
Mohamed Mokrani, ancien bachagha de la Medjana, a été l’un des chefs de premier plan de l’insurrection de 1871, il tombe au champ d’honneur au début de cette guerre à Oued Soufflat. Son frère Bou Mezrag le remplace à la tête de l’insurrection. Après sa déportation, tous ses biens et ses terres seront spoliés et remis à des colons français. Il sera privé de la loi d’amnistie. Trente ans après son exil forcé, Bou Mezrag est toujours resté un danger pour le pays occupant. Ce n’est qu’en janvier 1904 qu’il sera gracié. Il rejoindra son pays au mois de juillet de la même année pour mourir une année plus tard.
Cheikh El Haddad
Condamné lui aussi à la déportation, on l’embarque le 31 août 1874 sur un bateau qui l’emmènera en NouvelleCalédonie après une traversée de cinq mois environ. En 1881, il réussit à s’évader de Nouvelle-Calédonie pour rejoindre l’Australie, pays le plus proche. Après la parution de la loi d’amnistie, Aziz Ben Cheikh El Haddad se rend à Paris pour réclamer la restitution de ses biens, il profite de l’occasion pour visiter un de ses compagnons d’infortune, le communard Eugène Mourot. Il décédera à l’âge de 55 ans dans le domicile de ce dernier situé face au cimetière du Père-Lachaise. Son corps sera rapatrié pour être enterré en Algérie grâce à une collecte d’argent organisée par d’anciens communards.
Vallée de Nessadiou
La route menant de Nouméa vers Bourail est la RT1, l’équivalent d’une route nationale chez nous. Après une heure et demie de route, on débouche sur le col des Arabes situé au sommet d’une plaine verdoyante. Quelques kilomètres plus loin au bas de la RT1, se trouve le cimetière des Arabes. Là, sont enterrés la plupart des anciens déportés algériens. Le terrain du cimetière a été gracieusement offert à la communautépar un certain Miloud dont une partie de la famille y est enterrée. Le premier homme enterré dans ce cimetière s’appelle Moulay, il fut par la suite déclaré marabout de la communauté.
Insurrection
1870-1871 est une époque marquante des grandes insurrections en Algérie. En réaction à la politique coloniale de spoliation des terres, nombre de tribus se soulèvent, dont la confrérie des Rahmania de Seddouk avec à sa tête Mohamed Améziane Ben Cheikh El Haddad, les Mokrani de la kalaâ des Beni Hammad de Medjana. Le 10 mars 1873, s’ouvre au tribunal de Constantine leur procès ou de ceux ayant miraculeusement échappé aux conseils de guerre et exécutions sommaires. Le verdict sans appel fut la déportation en Nouvelle-Calédonie de la plupart d’entre eux. Feront partie du lot, Mokrani Boumezrag, Aziz Ben Cheikh El Haddad et son frère M’hamed. Avant leur embarquement pour l’exil forcé, ils seront internés au fort de Quélern (Brest) et à l’île d’Oléron.
Déportation
En septembre 1853, l’amiral français Febvrier-Despointes proclama la Nouvelle-Calédonie territoire français. Depuis 1863, elle devient terre d’exil pour de nombreux « bagnards » français qui se sont rendus coupables de délits ou de crimes de droit commun ainsi que pour les communards français de Paris qui se sont soulevés contre le pouvoir en place. Elle le devient aussi pour un grand nombre d’Algériens injustement déportés à partir de 1873 qui se sont révoltés contre l’occupant français. Ces déportations, rythmées par les différents soulèvements populaires, se sont poursuivies bien audelà de 1881.
Communards
Plus de 4200 communards seront déportés en Nouvelle-Calédonie et au moins 400 décéderont durant cette déportation. Certains, après leur libération, témoigneront des conditions de transport et de vie ainsi que des traitements inhumains infligés à ces déportés algériens qu’ils appelleront les Arabes. Les plus illustres sont Henri Rochefort, journaliste et écrivain, il réussit à s’évader en 1874 de Nouvelle-Calédonie avec ses compagnons ; Louise Michel la « pasionaria » des événements de la commune de Paris de 1871 ; Jean Allemane, député du XI e arrondissement de Paris.
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