Où en sommes-nous après le sommet de l’UPM à Paris

jeudi 31 juillet 2008
par BENKAM

Par Mohamed Chouieb

C’est vrai que cela nous a fait quelque chose, à nous, les Algériens de la génération de l’indépendance, celle qui voulait reconfigurer le Monde, de voir notre président obéir au doigt et à l’œil à l’exigence sarkosienne. Même si on savait bien que, comme lorsqu’on va à la chasse, on perd sa place et quelqu’un nous remplace, la politique de la chaise vide jouait contre nous et qu’il ne fallait pas laisser quelqu’un d’autre parler à notre place, ça nous a fait, quand même, drôle de voir notre président réserver l’exclusivité de la participation algérienne au sommet de Paris à Nicolas Sarkozy lors du sommet du G 8, 9 ou 10 au Japon.

Même si nous étions habitués au mépris que notre plus haut responsable a toujours su manifester à l’encontre des médias algériens, l’Unique y compris, lire, voir et entendre les médias français annoncer triomphalement la participation algérienne au sommet de Paris ne pouvait pas ne pas nous laisser un arrière-goût de cendre dans la saveur de notre indépendance. Mais, c’est comme ça et nous commençons à nous faire à l’idée que nous n’y pourrons rien, après avoir tout essayé pour qu’il n’en fusse jamais ainsi.

Le sommet, acte fondateur de l’Union pour la Méditerranée, s’est bien tenu le 13 juillet 2008 à Paris en présence de tous les représentants des pays méditerranéens (hormis l’inclassable et, d’un certain côté, l’incroyable libyen Moammar El Guedafi,) ainsi qu’un certain nombre de pays de l’Union Européenne dans le rôle de « l’œil de Moscou », nouvelle version. Et, finalement, même si ce qu’on appréhendait, c’est-à-dire, la prééminence des affaires du Moyen-Orient sur les affaires méditerranéennes et, surtout, l’avancée vers une normalisation de facto avec l’entité sioniste, a bien constitué le plat de résistance de ce sommet, ce dernier a eu un effet de révélateur sur la place et le rôle que les USA et leur allié européen entendaient faire tenir aux pays de la rive sud.

Qu’est-ce qu’ils nous veulent ?

Sur le plan politique

Le sommet de Paris intervient à un moment où le monde arabe et musulman n’a jamais été aussi fragile et divisé et ses peuples désemparés. Et, pour couronner le tout, se trouvant dans une phase où se jouent de grosses échéances pour tous les raïs, zouama, roitelets, dictateurs et autres présidents « élus » au suffrage universel avec des scores de rêve, et qui ont besoin d’un coup de pouce ou de la bienveillance des maîtres du monde pour se perpétuer directement ou par le biais de leur progéniture. C’est à ce moment crucial que cette initiative a été lancée pour proposer ce marché à nos chefs : « Nous vous offrons notre aide et notre bénédiction aux conditions qui suivent : mettre à exécution le projet du Grand Moyen-Orient ». Moyen-Orient, région du monde dans laquelle se trouverait notre pays selon les dernières nouvelles alors que le commun des mortels le situait en Afrique, continent auquel il a donné même son nom. Mais, là aussi, il semblerait qu’il n’y rien à faire puisque, selon les concepteurs de ce fameux projet, l’Orient comme l‘Occident ne se trouvent plus là où la science géographique, celle qui se base sur la notion des méridiens et des parallèles, les aurait situés, mais sur une question de race (même si on sait que la race n’existe pas…) et de conviction religieuse, admirablement résumée par la notion bushienne de « civilisation ». Les amalgames facilitant les choses et évitant les cas de conscience lorsqu’il y aurait des décisions à prendre. Faisant ainsi partie du Moyen-Orient, l’Algérie qui tient « un rôle central » dans l’Union pour la Méditerranée, dixit Sarkozy, ne devait sous aucun prétexte louper la grand-messe parisienne. Et même s’il a longtemps entretenu le suspense concernant sa participation, du moins pour les Algériens, les autres ayant été rassurés depuis belle lurette, notre pays était bien présent à Paris le 13 juillet 2008.

Sur le plan économique

Ils nous demandent : de balayer devant notre porte en épurant les eaux de la merde que nous rejetons dans une mer qui, finalement, 5e flotte, puissance militaire, capacités de projection de troupes et suprématie technologique aidant, leur appartient beaucoup plus qu’elle ne nous appartient ; d’ouvrir nos frontières pour laisser passer les marchandises (uniquement les marchandises… les gens attendront) que charriera la future autoroute de la mer ; de contribuer au développement de l’énergie solaire (ils pensent loin…). et de s’organiser pour lutter contre les catastrophes naturelles, le monde étant devenu si étroit qu’un raz-de-marée chez nous peut, à une certaine amplitude, bousiller nombre de yachts amarrés dans leurs propres ports de plaisance. A première vue, on ne voit pas ce qu’il y avait de si urgent à réunir un sommet aussi large et l’accompagner de tout ce tralala. Mais si on regarde un peu mieux, on se rend compte qu’il revêt une importance primordiale car nous sommes à une période où le capitalisme, caché sous le pseudonyme de libéralisme, commence à s’essouffler dans sa logique de développement sans fin et a donc besoin d’élargir ses zones d’intervention et ses marchés. Et de compter ses alliés et ses ennemis en prévision des chocs du futur. A de rares exceptions, comme Cuba, le Venezuela, la Syrie ou l’Iran, tous les faibles ont lâché, préférant la compromission tranquille à la lutte digne mais à l’issue incertaine. Et, dans ce cadre, la rive sud de la Méditerranée constitue, par sa proximité et le dynamisme de sa population, la faiblesse de sa gouvernance et l’amplitude de ses territoires, une des cibles les plus prometteuses en termes de débouchés pour ses produits et de facilité de conquête.

Quels bénéfices en avons-nous tirés ?

Sur le plan politique

Pour le pays lui-même, je ne vois vraiment pas quel bénéfice il aurait pu tirer de cet évènement, mis à part le fait de montrer qu’il est encore un pays. Pour le régime, les bénéfices sont plus évidents car il a profité de cette occasion pour rassurer et donner des gages quant à la poursuite de l’infléchissement de la ligne politique algérienne traditionnelle. Montrer qu’elle n’est plus ce qu’elle a été pendant trop longtemps, c’est-à-dire, tiers-mondiste, africaine, rigoureuse, exigeante, dérangeante, plus proche de la veuve et de l’orphelin que du riche et du puissant. Montrer aussi qu’elle ne voulait plus, surtout pas, être plus palestinienne que les Palestiniens eux-mêmes et, quand la conjoncture le permettra, pas plus sahraouie que les Sahraouis eux-mêmes. Et, aussi, de ne plus jamais être l’empêcheur de tourner en rond. C’est certainement là un point qui vaudra son pesant d’or le jour où il faudra distribuer les soutiens et choisir entre les mandats, entre le premier ou le troisième…

Pour le reste, on ne sait pas où cela peut nous conduire et ce que cela peut nous apporter…les places de choix qui donnent plus de poids ayant déjà été distribuées aux pays qui ont en déjà. Sans que le notre n’y prenne part. Ce qui nous donne une idée de ce qu’on pèse aux yeux des autres. Comme quoi, ce n’est pas en étant sage et en acceptant tout ce qu’on nous fait avaler qu’on acquiert considération et respect.

Sur le plan économique

Sur ce plan, la confirmation de l’échec industriel algérien est cinglante : aucune place de notre pays à part son rôle assumé et docile de fournisseur d’énergie, sous n’importe quelle forme : gaz naturel ou liquéfié, pétrole brut ou raffiné et, pour plus tard, énergie solaire ou éolienne. Pour le reste, de tous les programmes proposés, qu’il s’agisse de la dépollution, d’autoroute de la mer, de catastrophes naturelles ou d’énergie solaire, aucun n’inclut les compétences algériennes dans son exécution, soit parce que ces dernières sont inexistantes ou parce qu’elles sont dépassées par des projets concurrents, comme le port de Djen-Djen par le nouveau port de Tanger. Ou, tout simplement, parce qu’il n’y a plus d’hommes et de femmes capables de les porter. Et, de toutes les façons, tout ce qui est proposé entre directement dans la sphère des compétences et des intérêts européens et rien ne dit qu’un partage des tâches sera organisé d’une façon telle qu’elle puisse permettre aux entreprises du Sud de participer dans la mesure de leurs compétences et de leur savoir-faire, aux projets en question. Que maîtrisons-nous mieux que les autres pour que nos entreprises puissent tirer profit de l’œuvre de dépollution de la Méditerranée, de l’autoroute de la mer, de la lutte contre les catastrophes naturelles ou de l’énergie solaire ? Pratiquement rien et cela d’autant plus qu’on connaît l’agressivité et la férocité des entreprises européennes lorsqu’il s’agit d’arracher des marchés. Et, en plus de cela, il se révèle que l’Europe n’a pas de budget pour la Méditerranée puisque tout est bouclé jusqu’en 2015, toutes les disponibilités ayant déjà été orientées sur ses frères de l’Est (du Nord), poussant certains spécialistes à suggérer le recours aux « immenses » réserves financières algériennes, puisque la Libye, sentant venir le coup, s’est défilée. D’ailleurs, Bouteflika, dans l’interview accordée à l’APS (une première ! peut-être parce que les médias étrangers avaient trop à faire avec les vedettes du sommet, El Assed, Moubarak, Abbas ou Olmert… ?), a tout de suite évoqué cette question de financement comme s’il lançait un avertissement à ceux qui commençaient à convoiter la cagnotte nationale.

Les enseignements de l’UMP

Sur la politique algérienne En raison d’un déficit abyssal en matière de communication mais, aussi, par la perpétuation de pratiques d’un autre âge, l’opacité de la scène politique algérienne est notoire. Ainsi, population, médias et spécialistes en sont réduits à supputer, recouper des indices, imaginer des explications plausibles (souvent d’ailleurs, beaucoup plus idéalisés que plausibles) à des bribes de déclarations, des faits divers, d’attitudes, des mouvements d’humeur et, parfois, de personnels pour tenter de constituer, cahin-caha, une grille d’analyse et de décryptage de la marche du pays. Comme si on avait affaire à une monarchie de droit divin et non pas à une République démocratique et populaire. Et le sommet de Paris a constitué par un certain côté, une sorte de révélateur bien utile pour expliquer certaines décisions et certains évènements survenus en Algérie et comprendre que la politique algérienne ne consiste, en fait, qu’à exécuter les désidératas des maîtres du monde. Par exemple, on s’est toujours posés la question pourquoi l’Algérie faisait construire une autoroute par des étrangers, à coups de milliards de dollars, alors que, contrairement à ses voisins Marocain et Tunisien (pays dont le premier poste d’exportation est constitué par les pièces mécaniques), elle ne produisait pas le moindre boulon entrant dans la fabrication des véhicules qui vont user de cette autoroute. Le sommet de l’UPM a donné un début d’explication : l’autoroute algérienne n’est, en fait, que la partie terrestre de l’autoroute de la mer et dont nouveau port de Tanger constitue la pièce maîtresse dans notre région pour la pénétration des produits et leur diffusion à travers les pays du Maghreb et de l’Afrique sahélienne. Ceci devient tellement évident lorsqu’on constate que notre port de Djen-Djen ne sera pas relié avant bien longtemps à l’autoroute Est-ouest et lorsqu’on assiste aux pressions internationales que subit l’Algérie afin d’ouvrir sa frontière terrestre avec le Maroc. L’Algérie temporise, joue aux vierges effarouchées, fait semblant de monnayer sa décision pour ne pas choquer le peuple qui, lui, en est resté aux principes anciens. Mais il est évident que la frontière sera ouverte avec la mise en service de Tanger et l’achèvement de l’autoroute. En fait, sous couvert d’indépendance et de fidélité aux principes révolutionnaires, le système algérien se conduit comme un exécutant docile de la politique ultralibérale menée par le grand bloc occidental. Parce qu’il est trop faible face à ce dernier mais, peut-être aussi parce que les hommes qui le composent sont, sans oser clairement l’avouer, d’ardents défenseurs de cet ultralibéralisme qui leur permet d’être de plus en plus impliqués dans les affaires et tout en laissant aux étrangers, par organisations internationales interposées, le soin de faire sauter, l’un après l’autre, les verrous que la société algérienne, profondément égalitaire dans son essence, a posés depuis des siècles sur le chemin des inégalités, des grosses fortunes et de l’exploitation des masses. Et, en fin de compte, la docilité d’un système ne lui garantit nullement respect et considération dans le concert des Nations.

Sur la politique française

Avec Sarkozy, nous assistons à un véritable changement de cap de la politique extérieure française qui s’aligne de plus en plus résolument sur les USA et Israël, au point de fragiliser la cohésion politique et économique de l’Union Européenne. Le lancement de l’Union pour la Méditerranée entre tout-à-fait dans le cadre de cette évolution, la France se proposant de profiter des liens historiques ainsi que du capital de sympathie que son ancienne politique extérieure lui a procuré dans les pays de la rive Sud, pour jouer le rôle de sous-traitant et le fer de lance du projet américain du Grand Moyen-Orient ainsi que pour la reconnaissance et le confortement d’Israël comme tête-de-pont dans cette région. C’est dans ce cadre et cette perspective qu’une course de vitesse est engagée pour intégrer les pays appelés « tiers » autrefois, et qui doivent obligatoirement choisir leur camp, de gré ou de force.

Ce changement a, à l’évidence, pris de court l’Europe et, surtout de l’Allemagne dont la présidente Angela Merkel opère, depuis le dévoilement de l’UPM, un véritable « marquage à la culotte » de Nicolas Sarkozy et dans le cadre duquel entre sa visite de juillet en Algérie. Mais, connaissant l’énergie et la conviction que le président français est capable de déployer pour les projets qui lui tiennent à cœur, il y a fort à parier qu’il ne lâchera pas prise de sitôt et que ce n’est pas demain qu’il changera de politique. Pourquoi ? Parce certains conseillers de Sarkozy, spécialistes en prospective internationale comme Jacques Attali, en sont déjà à prévoir, pour un futur pas si lointain, la division du Monde en deux blocs : le Grand Bloc Occidental, blanc et chrétien (Europe, les deux Amériques, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) contre le bloc Asiatique. Ce qui rendrait caduque la carte « Europe seule », car un peu faiblarde, même en intégrant la Russie et ses satellites. Quelle place y aurons-nous ? Un toute petite place si le pays continue à être géré de la sorte, une plus grande place s’il y a un système qui écoute et accorde plus de place au génie de notre peuple. S’il n’est pas déjà trop tard…

Mohamed Chouieb 30 juillet 08


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Réactions

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jeudi 14 octobre 2010 à 13h23, par  BENKAM

Auteur Conversation
invité(e) Posté le : 31/07/2008 20:11 Mis à jour : 31/07/2008 20:13
Re : Où en sommes-nous après le sommet de l’UPM à Paris
Citation :
Qu’est-ce qu’ils nous veulent ?

Sur le plan politique, gérer à notre place
Sur le plan économique, prendre nos richesse (pétrole)

Sur le plan


Auteur Conversation
invité(e) Posté le : 01/08/2008 08:48 Mis à jour : 01/08/2008 10:49
Re : Où en sommes-nous après le sommet de l’UPM à Paris
Dans toute cette affaire, Monsieur Bouteflika, prépare la destitution de notre « noble constitution » pour donner un coup de survie à sa « noble » gouvernance. Si nous étions à un certains moment après l’indépendance des chevaux de Troie sur l’échiquier des batailles internationales, aujourd’hui nous sommes, ni plus ni moins, de simples pions entre les mains non des grands mais des petits.
Toute façon, ce régime ne durera pas longtemps : les symptômes sont là : l’instabilité politique ; l’échec de la « politique » économique travaillée depuis 9 ans ; le désintéressement du peuple et notamment les jeunes de cette « magouille politique » ; la crise sociale avec les mouvements sociaux répétés, etc.
Un pays comme l’Algérie doit être gouverné par un homme de valeur, qui tient la tête haute, qu’allons-nous gagner ? Rien, absolument rien ! Sauf peut-être notre président qui a voulu se montrer à la hauteur devant ceux qui nous ont écrasé et nous écrasent jusqu’à aujourd’hui ! Cela nous rappel les Beni-Oui-Oui de la période coloniale.
Monsieur Chouieb, merci beaucoup je ne peux rien rajouter, votre article est excellent.

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