POURQUOI LES BANQUES OCCIDENTALES FACILITENT L’ACCUEIL DES AVOIRS DÉTOURNÉS ? L’argent des tyrans n’a pas d’odeur

Actualité militaire oblige, c’est une question toute simple, donc redoutable, qui devrait tarauder les esprits : l’intervention en Libye aurait-elle été nécessaire si les banques occidentales avaient refusé de faire fructifier les avoirs du colonel Kadhafi et de son clan ? Si elle aboutit, la traque de la fortune des dictateurs et présidents déchus d’Afrique du Nord comme du Proche-Orient, ainsi que celle de leurs proches, devrait confirmer une nouvelle fois que, pour le secteur bancaire, l’argent n’a pas d’odeur.
Après le scandale du blanchiment des « fonds sales » des anciens chefs d’Etat du Zaïre Joseph Mobutu, du Nigeria Sani Abacha ou des Philippines Ferdinand Marcos, on pensait avoir tout vu en matière d’immoralité de certains professionnels du placement financier haut de gamme. Il faut à nouveau déchanter. Les chefs d’Etat corrompus parviennent à délocaliser sans problème leurs espèces et métaux précieux ou à acheter de l’immobilier de luxe. Des institutions financières étrangères, accueillantes et peu regardantes devant les exactions et les crimes commis, les aident dans ce pillage systématique des ressources de leur pays. Pourquoi des enseignes prestigieuses et renommées acceptent-elles d’héberger les richesses de dictateurs, cheiks ou oligarques sentant le soufre ? Première explication de cette perméabilité à tous les étages, cumulant coûts et risques faibles, la gestion de tels patrimoines est une activité très lucrative. En outre, ce type de compte est facile à rentabiliser : il suffit de faire tourner le portefeuille de clients pas très regardants. Aussi, un compte douteux passe souvent inaperçu au milieu de milliards de dollars de transactions. Câliner les despotes et autocrates Deuxièmement, dans toutes les places financières dignes de ce nom existe un réseau de banquiers privés, d’experts-comptables ou d’avocats internationaux passés maîtres dans la construction de structures opaques permettant de brouiller les pistes. Immatriculés de surcroît dans un de ces paradis fiscaux offshore réputés pour leur laxisme réglementaire, les « trusts », qui permettent de cacher l’identité du bénéficiaire des fonds, en sont le meilleur exemple. La palette entière des intermédiaires de la « banque de l’ombre » définie par le G20 (capital- investissement, technique du hors-bilan…) offre un havre de paix à l’argent baladeur. Troisièmement, ces activités de gestion bénéficient de la protection de facto de l’Etat. En effet, les pétromonarchies du Golfe profitent de la protection souveraine tandis que les tyrans, eux, disposent de l’immunité diplomatique. De plus, il y a contradiction entre les principes de défense des droits de l’homme et les faits. Il faut toujours câliner les despotes et autocrates, c’est de bonne diplomatie, de gauche comme de droite. Et sur ce plan, la haute finance et sa course aux bonus est la plus zélée des zélateurs. A ce réquisitoire, le lobby bancaire réplique avec simple bon sens qu’il lui est impossible de séparer le bon grain de l’ivraie, les actifs nationaux de la fortune personnelle des dirigeants nord-africains ou proche-orientaux. Que jusqu’au déclenchement de la rébellion, Washington, Londres et Paris ont choyé les avoirs de la « Libyan Investment Authority », le fonds souverain libyen contrôlé par des hommes liges du régime. Autre argument : au sein des banques, une armée de déontologues sont chèrement rémunérés pour veiller à la bonne conformité des opérations avec la loi. Et si les établissements occidentaux bien régulés refusent d’ouvrir un compte aux dictateurs corrompus, d’autres institutions, chinoises, indiennes, latino-américaines ou russes, plus accommodantes avec l’argent d’origine douteuse, s’en chargeront sans état d’âme. Londres accorde un traitement de faveur aux riches immigrants extracommunautaires A quelque chose, malheur est bon. La crise financière de 2008 et le sauvetage des banques par le contribuable ont bouleversé durablement la donne réglementaire. Aux Etats-Unis, la loi Dodd-Frank oblige les compagnies minières cotées à une Bourse américaine à divulguer les bénéficiaires des royalties versées à l’étranger. L’Union européenne a imposé la transparence aux opérations des fonds spéculatifs. De surcroît, la coopération internationale en matière d’entraide judiciaire pour tracer les fonds et organiser leur rapatriement s’est nettement améliorée. Enfin, après les graves manquements à la déontologie de tant d’institutions financières lors des « dix glorieuses » précédant la crise des « subprimes », l’heure est au retour à une certaine morale en affaires. Bon nombre de banques refusent les actifs des politiques pour ne pas ternir leur image. Mais les vieilles habitudes ont la peau dure. En particulier dans la « City » (quartier des affaires) de Londres, la plus grosse place financière extraterritoriale qui contrôle un quart des avoirs offshore au monde. Londres vient d’ailleurs d’accorder un traitement de faveur aux riches immigrants extracommunautaires (hors Union européenne). Doit-on s’en étonner ? LSC



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