Quand Tanger surclasse Bellara

lundi 20 février 2012
par Kamel Sidi Saïd

L e constructeur français qui étrenne chez notre voisin de l’Ouest une usine géante dernier cri, a suscité de vives réactions au sein du paysage politico-médiatique français, à la veille d’élections présidentielles « incertaines ». Le patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, un des plus grands managers de ce siècle, celui qu’on qualifie de Jack Welch européen, est devenu la cible des politiques et des syndicats. Il est accusé d’accentuer le chômage en déstabilisant l’industrie automobile française, déjà mal au point. Un ancien ministre de l’Industrie de Sarkozy a accusé Renault de faire du dumping social avec des salaires de 240 euros/mois. « C’est un choix dangereux et insoutenable », ajoute ce ministre. Pour le Parti socialiste, dont le candidat est donné « favori » des sondages, Renault a fait preuve d’un manque flagrant de patriotisme industriel. « Très grave erreur stratégique de Renault qui investit un milliard d’euros au Maroc. C’est immoral. L’Etat, actionnaire de ce groupe, doit démettre immédiatement Carlos Ghosn, qui est un déserteur de l’économie française », déclare un candidat à l’élection présidentielle. A l’instar des autres pays de la zone euro, la France est en crise. Son économie est très mal au point et le pré- sident Sarkozy met sur la table la carte maî- tresse de l’industrie comme une « option » de sortie de crise.

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> La nouvelle usine Renault à Tanger.

Sarkozy impose le « made in France » Le président sortant et candidat à sa propre réélection ne cesse depuis quelques semaines de promouvoir le « made in France ». Lors d’un meeting, il déclare à des ouvriers d’une PME : « Je pose la question : le made in France c’est quoi ? Un produit fran- çais fabriqué à l’étranger ? Ou un produit étranger fabriqué en France ? et bien je suis désolé le made in France est le produit étranger fabriqué chez nous ». Pour appuyer ses théories, que les économistes arrivent mal à cerner, il cite souvent le modèle allemand. « Oui, j’envie le modèle industriel allemand avec ses 400 000 entreprises exportatrices alors que chez nous, nous en sommes uniquement à 100 000. L’Allemagne est le parfait exemple à suivre et pas la Chine ». Le made in France devient dès lors, l’un des thèmes de la campagne présidentielle. Du côté de la marque au losange, Carlos Ghosn et son staff se défendent et montent au créneau. Ils expliquent, multiplient les interventions médiatiques. Une stratégie de « communication de crise est activée ». Ils sont conscients que cette polémique va laisser des traces et va nuire à l’image de la marque. Le très charismatique patron du groupe Renault-Nissan, qui tente de désamorcer la polémique, a déclaré le jour de l’inauguration à Tanger : « Avions-nous le choix entre créer une usine en France ou au Maroc pour le low cost ? La réponse est non, c’était soit le Maroc afin d’exporter dans le monde entier soit nulle part », avant d’ajouter : « En aucun cas, cette usine ne se substitue à une autre en France, elle permet de relayer notre usine en Roumanie qui arrive à saturation. » Le puissant syndicat de Renault n’est pas de cet avis. « La stratégie de notre groupe est suicidaire pour la France comme pour l’entreprise à Tanger, ou va être fabriqué un Monospace dont le premier prix sera de moins de 10 000 euros moitié moins, que son concurrent Renault fabriqué ici dans le site de Douai, c’est pour cela que notre morale est en berne ». Et à la direction du groupe de réagir en affirmant que les clients de la marque Dacia, et ceux de Renault ne sont pas les mêmes. Accusé de faire dans la délocalisation, Ghosn défend le choix porté sur le Maroc en indiquant : « Il fallait aller dans ce pays où il y a une main-d’œuvre abondante, des coûts compétitifs et des infrastructures adéquates, sans compter que le royaume est aux portes de l’Europe et il est tête de pont vers l’Afrique. » A ceux qui disent que cet investissement à l’étranger est synonyme de plus de précarité pour de nombreux Français, le patron de Renault s’en défend : « Ce n’est pas de la délocalisation, cette usine de Tanger a entraîné 630 millions d’euros d’activité en France l’an dernier, en plus chaque voiture produite sur le site de Tanger rapportera à la France 400 euros de pièces et 400 euros d’ingénierie. » Côté marocain, c’est l’euphorie. En effet, le site de Tanger va produire dans un premier temps 400 000 voitures/an dont 90% seront destinées au marché mondial, avec à la clé 6 000 emplois directs. Le gouvernement marocain « islamiste modéré » table sur 30 000 emplois chez les fournisseurs. Tant mieux pour notre voisin marocain, qui ambitionne de développer une industrie automobile et d’attirer un maximum de sous-traitants qui sont de grands pourvoyeurs. Pour les Algériens, une question s’impose, puisque nous aussi nous aspirons à concrétiser le projet Renault. Le groupe français prendra-t-il le « risque » d’investir dans un autre pays, déclenchant ainsi l’ire des politiques et des syndicats ? Un éditorialiste fran- çais avait écrit, il y a de cela quelques jours : « Une autre pilule amère de Renault déclencherait des réactions à la chaîne chez les syndicats, et peut-être même chez les consommateurs. Il n’est pas exclu que les Français décident de boycotter la marque qui ferme des usines chez nous et qui en ouvre ailleurs. » Pas de politique dans le business La marque au losange n’a aucun intérêt à annoncer un autre investissement à l’étranger, du moins pour le moment. Elle ne peut pas se permettre une autre levée de boucliers. D’ailleurs Carlos Ghosn, en bon communicant et en voulant maintenir son rang de leader des ventes dans notre pays, joue la montre et parfois se permet certaines déclarations un peu choquantes à propos de l’Algérie. Contrairement aux déclarations « optimistes » qui frisent le ridicule de nos responsables, Ghosn lui afirme : « Pour l’instant, l’Algérie c’est un projet, il s’agit d’une décision d’entreprise pas d’une décision politique… Il n’est pas question de laisser qui que ce soit venir construire une usine en Algérie. Renault est la première marque commercialisée dans ce pays. » Ce sont là des propos froissants pour les Algériens, qui ne doivent pas rester sans suite, il y va de notre honneur et de notre dignité. Renault a fait de ce virtuel projet un puissant outil de communication en Algérie afin de booster davantage ses ventes. A ceux qui continuent de croire encore aux bonnes intentions de ce constructeur, un haut cadre dirigeant de Renault a porté le coup de grâce à ce projet en déclarant maladroitement : « On ne va pas aller dans leur micro-port complètement paumé de Bellara mieux vaut être dans la région d’Alger », c’est pour toutes ces raisons, que ce projet avec les Français de Renault restera définitivement sous emballage. En agitant l’argument portuaire, ce cadre de Renault ne fait que raviver l’urgence pour notre pays de se doter d’une infrastructure portuaire moderne de dimension mondiale avec un méga complexe industriel intégré qui fera de l’Algérie un puissant pôle de compétitivité et aussi un immense gisement de croissance et d’emplois. Avec Tanger Med, nos frères et voisins marocains ont montré la voie.


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