Sarkozy : "Les manifestants de la place Tahrir, c’est le Café de Flore"

LE PLUS. Le temps d’un déjeuner avec des historiens, Nicolas Sarkozy a dézingué Poutine, Chirac, les Américains, de Gaulle, Mitterrand, les diplomates français, les Egyptiens. Pourquoi ce jeu de massacre ?
> Par Bruno Roger-Petit Chroniqueur politique
Edité par Melissa Bounoua Auteur parrainé par Benoît Raphaël
Hallucinant. Édifiant. Inquiétant. Il faut lire dans le quotidien Libération (daté du 20 septembre) le compte-rendu du récent déjeuner élyséen offert par le président de la République à une dizaine d’historiens, dont le narrateur, Emmanuel de Waresquiel. Ce récit est un peu passé inaperçu (sauf sur le site Arrêt sur Images) et c’est bien dommage.
Le récit est hallucinant pour ce qu’il montre de la réalité des propos que peut tenir, face à un auditoire peuplé d’inconnus, le chef de l’État sur les grands de ce monde et les événements qui secouent la planète ces derniers mois et marqueront l’histoire. Poutine ? "Un fou qui ne pense qu’à faire pendre le président de la Géorgie." Les Américains ? "Ce sont des gens qui chaussent du 62 et demandent à leur voisin européen pourquoi diable leurs petites chaussures se trouvent être par hasard sous la leur." Les diplomates : "Ils ne font pas leur travail."

Le président Nicolas Sarkozy écoute le discours de réception de l’écrivain et historien Max Gallo, le 31 janvier 2008 à l’institut de France à Paris - (R. DE LA MAUVINIERE / AFP)
Ses prédécesseurs ne sont pas mieux traités : Chirac : "il n’a rien compris aux affaire religieuses." Mitterrand ? "Il n’a été humain qu’à la fin de sa vie, devant la mort." De Gaulle : "Il se prenait pour la France." Seul Pompidou trouve grâce à ses yeux, parce qu’il était "humain" et "aimait sa femme".
Mais la meilleure saillies d’entre toutes, ou la pire, selon les points de vue, a été adressée aux courageux manifestants de la place Tahrir qui ont chassé du pouvoir un Moubarak pour lequel Nicolas Sarkozy a de "l’affection" : "Les manifestants de la place Tahrir, c’est le Café de Flore à Saint-Germain-des-Prés. Il y a 80 millions d’Égyptiens. Ou étaient les 40 millions de paysans de Égypte rurale ?"
Un manque de profondeur historique
Ce récit est édifiant pour ce qu’il révèle (ou confirme) du manque présidentiel de culture et de profondeur historique, chaque référence citée par le Chef de l’État se réduit à une dimension anecdotique et émotionnelle. Le président considère l’histoire comme une succession de lettres de Guy Môquet, une suite d’images d’Épinal. Il juge que la Révolution est gentille en 1789 et méchante en 1793.
Il est persuadé d’être en Libye une réincarnation de Lawrence d’Arabie, mais ignore visiblement que le héros anglais avait pris la tête d’une révolte arabe contre l’interventionnisme des grandes puissances dans leurs affaires. Il a lu (dit-il) la Chartreuse de Parme et dit ne pas aimer Fabrice Del Dongo, mais n’a rien compris à la symbolique du récit de la bataille de Waterloo.
C’est aussi édifiant parce que ce récit montre que le président n’a aucun sens de l’Histoire, cette dernière se confondant avec la une des journaux du jour. Le président ignore les "deux corps du roi" indique Waresquiel, constatant avec tristesse que l’incarnation du corps souverain français se présente comme un type ordinaire qui fait un "job". Et le biographe de Talleyrand de s’interroger : "Que faisons-nous là, Historiens ?"
Inquiétant
Confondant histoire et actualité, journalistes et historiens, Nicolas Sarkozy traite ces derniers comme des journalistes. Preuve en est qu’à la fin du déjeuner, tous sont priés de respecter le "off" de ce déjeuner, "off" que l’historien Waresquiel brise allégrement, livrant pour l’histoire une scène de cour qui en dira long sur le quinquennat Sarkozy.
Enfin, ce récit est aussi la preuve éclairante que le président n’a de rapport à autrui qu’à la mesure de son narcissisme. Les Libyens sont formidables parce qu’ils l’applaudissent comme un nouveau Lawrence d’Arabie. Les Égyptiens sont des bobos mondains du Café de Flore parce qu’ils ont eu le mauvais goût de virer un ami sans l’associer à la fête.
Et les diplomates sont nuls parce qu’ils n’ont pas vu venir la révolution tunisienne, empêchant le président français de tirer la couverture à lui. Tout cela trahit un rapport à la politique irrationnel, vicié par le narcissisme présidentiel au point que cela en devient inquiétant. Et quand le président se moque de Poutine, "ce fou qui veut pendre le président géorgien", se souvient-il qu’il existe une version française de ce type d’Homme d’État, qui promet à ses adversaires de les "pendre à un croc de boucher" ?
A l’arrivée, nous voilà face à une situation bien étrange : la scène de genre que conte Waresquiel, les journalistes qui suivent Sarkozy depuis longtemps en rapportent souvent à leurs confrères, mais ils ne l’écrivent jamais (ou presque). Il est donc paradoxal de voir un historien, traité comme un journaliste par le président, briser le "off" et administrer, le temps d’une tribune dans un journal, un sacrée leçon de reportage politique.



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