« Torturés par Le Pen » par Hamid Bousselham

mercredi 18 janvier 2012
par Hamid Bousselham

Extraits de mon livre :
TORTURÉS PAR LE PEN
La guerre d’Algérie (1954 - 1962)

Introduction

"En 1943, rue Lauriston, des Français criaient d’angoisse et de dou­leur, la France entière les enten­dait.

En 1958, à Alger, on tor­ture régu­liè­re­ment, sys­té­ma­ti­que­ment, tout le monde le sait, de M. Lacoste aux culti­va­teurs de l’Aveyron, per­sonne n’en parla, ou pres­que. "

Jean-Paul Sartre

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 Une Victoire

Oui, Jean Marie Le Pen a tor­turé en Algérie, et lui-même a admis avoir usé de la tor­ture en décla­rant notam­ment dans un entre­tien accordé au quo­ti­dien « Combat », le 9 novem­bre 1962 :

« Je n’ai rien à cacher. J’ai tor­turé parce qu’il fal­lait le faire. Quand on vous amène quelqu’un qui vient de poser vingt bombes qui peu­vent explo­ser d’un moment à l’autre et qu’il ne veut pas parler, il faut employer des moyens excep­tion­nels pour l’y contrain­dre. C’est celui qui s’y refuse qui est le cri­mi­nel car il a sur les mains le sang de dizai­nes de vic­ti­mes dont la mort aurait pu être évitée ».

Selon le jour­nal offi­ciel fran­çais du 12 juin 1957, le député para­chu­tiste Le Pen décla­rait également «  J’étais à Alger offi­cier de ren­sei­gne­ment (…), comme tel je dois être aux yeux d’un cer­tain nombre de mes col­lè­gues ce qui pour­rait être le mélange d’un offi­cier SS et d’un agent de la Gestapo. Ce métier, je l’ai fait… »

Tous les témoi­gna­ges des Algériens tor­tu­rés par Le Pen rejoi­gni­rent celui de Mohamed Louli, arrêté à Alger le 14 février 1957, et emmené par Le Pen à la villa des Roses, Boulevard Galliéni, aujourd’hui 74 bou­le­vard Bougara :

« Le Pen m’a tor­turé. Oui, lui per­son­nel­le­ment à l’électricité et à l’eau. Et je l’ai vu aussi tor­tu­rer d’autres déte­nus ».

Le com­mis­saire prin­ci­pal R. Gilles dans un rap­port à M. l’ins­pec­teur géné­ral de l’admi­nis­tra­tion en mis­sion extra­or­di­naire, préfet d’Alger, rap­por­tait ceci : « J’ai l’hon­neur de porter à votre connais­sance qu’à l’issue de son arres­ta­tion et de sa déten­tion, du 8 au 31 mars, par les para­chu­tis­tes du 1er REP, le nommé Yahiaoui Abdenour, né le 3 juillet 1938, domi­ci­lié 53 avenue Lavigerie à Kouba, s’est pré­senté devant moi et m’a déclaré avoir été l’objet de sévi­ces de la part du Lieutenant Le Pen, et sur son ordre.
En par­ti­cu­lier, lors de son arres­ta­tion, des fils électriques furent reliés aux lobes de ses oreilles. Le lieu­te­nant Le Pen lui-même fai­sait fonc­tion­ner une magnéto à mani­vel­les à l’aide de laquelle il envoyait des déchar­ges électriques dans le corps. En pré­sence de ce même offi­cier, le jeune Yahiaoui fut frappé avec un nerf de bœuf, et y fut atta­ché nu sur un banc, pieds et poi­gnets liés, et il dut y ingur­gi­ter de force une cer­taine quan­tité d’eau.

Enfin, il reste cinq jours enfermé dans un « tom­beau », trou creusé dans le sol et fermé par des bar­be­lés, au 74 bou­le­vard Galliéni où il était détenu. A la suite de ces cinq jours de « tom­beau », il ne fut plus mal­traité jusqu’à sa libé­ra­tion. »

Jean-Marie Le Pen doit être pour­suivi pour les actes de tor­ture qu’il a fait subir à nos com­pa­trio­tes.

Tout comme le pré­si­dent du Front National, le tor­tion­naire Jean-Marie Le Pen, le géné­ral Bigeard, l’assas­sin de Larbi Ben M’hidi, le « Jean Moulin » algé­rien, le géné­ral Massu et Maurice Papon doi­vent être jugés comme cri­mi­nels de guerre. Klaus Barbie et Papon ont été jugés en France. Il serait également juste que Le Pen, Massu, Bigeard, Papon et les autres soient jugés pour les mêmes crimes que Barbie par des tri­bu­naux algé­riens et fran­çais.

Nous sommes en droit d’exiger un procès Nuremberg du colo­nia­lisme fran­çais à Alger pour les juger pour crimes contre l’huma­nité.

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Né le 21 juillet 1927.

J’ai été arrêté dans la nuit du 23 au 24 février 1957, après avoir été relâ­ché par les bérets rouges. J’avais été relâ­ché le 21 février. On m’a repris dans la nuit du 23 au 24. C’est le lieu­te­nant Le Pen qui est, lui-même, venu chez moi à Notre Dame d’Afrique. Il opé­rait beau­coup par là-bas. Il ont tout démoli chez moi. Ils ont ramassé tout ce qu’ils ont trouvé chez moi. Ils sont restés à peu près une heure chez moi. Il était 21h. On m’a atta­ché, on m’a mis un ban­deau sur les yeux. Avec le Pen, il n’y avait que des paras Allemands. Ils m’ont fait monter dans une voi­ture sta­tion­née à 100 mètres de chez moi. La voi­ture, c’était une dau­phine neuve. On est monté à trois der­rière, on était bien serrés, plus le chauf­feur et le lieu­te­nant. Le Pen devant, ils m’ont fait faire un petit voyage dans Alger. J’ai pu, pen­dant quel­ques moments, repé­rer les endroits où on pas­sait, mais à un moment, ils n’ont fait qu’aller et venir, et tour­ner à gauche, à droite, et là, j’ai perdu le fil. On a dû arri­ver Boulevard Gallieni vert minuit, une heure du matin. On m’a fait des­cen­dre et on m’a fait mar­cher tout seul a peu près 200 m, ils étaient der­rière moi, et je tâton­nais pour arri­ver là où on me condui­sait. Et là, on m’a fait entrer dans une villa. On m’a fait monter un étage, et quand ils m’ont enlevé le ban­deau, j’ai vu trois paras étrangers, le lieu­te­nant Le Pen et le capi­taine que je ne connais­sais pas. Le Pen non plus, je ne le connais­sais pas, je ne l’avais jamais vu aupa­ra­vant. Ils ont com­mencé l’inter­ro­ga­toire. Gentiment au départ, sans rien, et après, on m’a fait des­cen­dre dans une cham­bre, et c’est là que j’ai com­mencé à être tor­turé. Alors, le pre­mier soir, c’était à l’eau et c’est Le Pen et le capi­taine qui inter­ro­geaient, il n’y avait pas de bai­gnoire, il y avait une grande bas­sine rem­plie d’eau sale et ils m’ont atta­ché comme un sau­cis­son sur un banc très long avec la tête qui dépas­sait de la plan­che, et chaque fois, quand ils voyaient que je ne disais rien, ils sou­le­vaient, et ma tête ren­trait dans la bas­sine d’eau. Après, je ne me rap­pelle plus, je sais qu’il fai­sait jour quand ils m’ont fait des­cen­dre avec les autres. Oui, il devait être cinq heures du matin. Quand vous êtes à la villa, vous avez en face le soleil. La lumière com­men­çait à poin­dre. Ils vous pre­naient à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Ils n’avaient pas d’heure.

Pratiquement ça ne s’est pas arrêté, si ce n’était pas moi, c’étaient d’autres, pen­dant tout le temps que je suis resté là-bas. Ce n’est que peut-être cinq ou six jours après, qu’ils nous ont ordonné de creu­ser des tombes, des tombes nor­ma­les d’à peu près 1,70 m de pro­fon­deur, autant en lon­gueur et dans les 60 cm de large. Il y en a eu dix, cinq près de la villa et cinq plus bas. Et là-dedans, ils met­taient les gens. Quand ils tor­tu­raient quelqu’un, dès qu’ils avaient besoin de lui, ils pre­naient le pri­son­nier, ils le tor­tu­raient, puis ils le refou­taient dans la tombe.
Moi, per­son­nel­le­ment, j’ai dû passer peut-être, quatre ou cinq jours dedans. Et quant El Hadj Ali Mouloud a été liquidé, à ce moment là, pour éviter qu’il y ait des his­toi­res pareilles, ils ont mis des bar­be­lés jusqu’au ras du sol, ce qui fait que le pri­son­nier ne pou­vait pas sortir. Quand ils venaient le pren­dre, ils levaient un peu les bar­be­lés, puis ils le reti­raient. Il était déjà à moitié liquidé avant d’être sorti, parce qu’ils le pas­saient entre les bar­be­lés. L’affaire Ali Mouloud, on a dit que ce n’était pas une évasion. Il fal­lait devi­ner ce qu’il pen­sait à ce moment là, le mal­heu­reux. Personne ne pou­vait savoir ce qu’il pen­sait. Ce que je peux pré­ci­ser, c’est ce que j’ai vu, moi. On m’avait monté le matin à la ter­rasse de la villa, et ils m’ont laissé debout de 7h du matin à 18h 30 à peu près. Il com­men­çait à faire noir. C’est à ce moment que j’ai entendu du bruit et je me suis retourné. J’étais sur le bord du para­pet de la ter­rasse. Un petit para­pet de 60 cm de hau­teur. Je regar­dais en bas, entre les arbres, et j’ai vu Hadj Ali Mouloud, qui avait com­mencé à faire quel­ques pas vers le bas. A ce moment-là, un para étranger, il par­lait alle­mand, a tiré sur lui dans le dos. Alors, de tous les côtés, ça com­men­çait à tirailler. Les paras qui étaient à côté de moi, ne voyaient pas, ils étaient au milieu de la ter­rasse, à l’endroit où se trou­vaient les appa­reils de trans­mis­sion. Quand ils ont entendu tirer, ils sont venus, ils m’ont jeté par terre, et ils tiraillaient dans les arbres qui se trou­vaient plus bas dans le jardin. Ils ne savaient pas ce qui se pas­sait. Au même moment, il y a eu des tirs qui venaient de la rue, plus bas. C’était un groupe de C.R.S en patrouille. Ils ont tiraillé aussi de tous les côtés, pen­sant qu’ils devaient être atta­qués ou qu’il y avait quel­que chose contre eux, et ça a duré une minute peut-être. Un quart d’heure après, il devait être 19h, le lieu­te­nant Le Pen est monté sur la ter­rasse et il a fait cette réflexion en me voyant : « Tiens, il est encore là, celui-là, qu’est-ce qu’il fout là ? ». Il m’avait oublié, parce que c’était lui qui m’avait monté le matin. Ils m’ont redes­cen­dre, et devant la porte d’une remise où il y avait une tren­taine de pri­son­niers à peu près, le lieu­te­nant Le Pen m’a fait cette réflexion, en voyant le corps de Hadj Ali Mouloud qui était nu, il avait été désha­billé : « Tu vois ce qui arrive à ceux qui ten­tent de fuir. Voilà un de tes amis. ». J’ai dit : « Ce n’est pas mon ami, je ne le connais pas. ». Et c’est vrai que je ne le connais­sais pas du tout. Je l’ai vu mort pour la pre­mière fois. Après, ils m’ont mis dans la remise avec les autres, et Le Pen a demandé à un para de m’atta­cher. Le para, c’était un alle­mand, il ne m’a pas atta­ché. Il m’a mis une corde autour et il a essayé de m’expli­quer de rester comme ça, de passer la nuit comme ça avec les autres, et le matin, quand on vien­drait nous déta­cher, d’essayer de me mettre avec les autres qui venaient d’être déta­chés pour qu’on ne voit pas qu’on ne m’avait pas passé la corde autour des poi­gnets. On a eu des paras, là-bas, qui étaient méchants aussi, qui tor­tu­raient les gens, mais il y en a qui ont refusé de tor­tu­rer, ce sont des paras étrangers, qui s’en fou­taient pas mal de ce qui se pas­sait en Algérie. Il y avait des hon­grois, un espa­gnol, deux ita­liens et tous les autres sont des Allemands. Les fran­çais, c’étaient des offi­ciers. Le lieu­te­nant Le Pen, en plus, nous fai­sait des séan­ces de poli­ti­que. C’est à dire, qu’il pre­nait un groupe de pri­son­niers, et nous disait : « Moi, je ne vous com­prends pas, je suis allé dans beau­coup de foyers arabes, et j’ai vu que beau­coup de ces foyers, avaient de jolis meu­bles, avaient des postes radio, il y en a qui avaient la télé­vi­sion. Les gens sont très bien habillés, alors qu’est-ce que vous cher­chez ? ». Il était loin du pro­blème, parce que poser ces ques­tions à des pri­son­niers, dans un contexte pareil, je crois que c’est un peu déplacé, sur­tout qu’il était député, quand même. D’ailleurs, un pri­son­nier qui est mort après l’indé­pen­dance : Sassi, tailleur à Bab-El-Oued, lui a répondu : « Mais, mon lieu­te­nant, ce qu’on cher­che nous, c’est l’indé­pen­dance. »

Alors, à la suite de cette réflexion, il a passé huit jours, dans des toi­let­tes de 1,50 m de long sur à peu près un mètre de large. On le reti­rait de là-bas, on le tor­tu­rait, on le refou­tait là-bas, et pen­dant huit jours, ça n’a été que ça.

Je crois qu’il était loin des pro­blè­mes, Le Pen. On ne cher­chait pas à être habillé, ni à avoir des postes radio à la maison, ou avoir de jolis meu­bles. C’est ce qui m’a frappé le plus à l’époque, chez Le Pen. On ne fait pas des réflexions comme ça. Pour lui, c’est peut-être, je ne sais pas com­ment vous expli­quer ça, il ne devait même pas savoir pour­quoi il était là. Il s’est engagé pour le plai­sir de s’enga­ger, pour le plai­sir de nous tor­tu­rer, Je crois que c’est ça, parce que ce n’est pas pos­si­ble autre­ment….

Parfois Le Pen frap­pait lui-même. Je peux vous citer le cas d’un pri­son­nier, Abdelwahab Redjini, qui avait été arrêté une jour­née avant moi. C’était un jeune, il devait avoir 20 ou 21 ans. Il est tou­jours vivant. Et Le Pen est arrivé. Après l’avoir tor­turé, on l’a jeté du pre­mier étage dans le jardin. C’est Le Pen qui, lui-même, l’a jeté. Il a été assommé. Et il y a des moments où Le Pen tor­tu­rait Abdelwahab devant nous. Il s’entraî­nait sur lui à le jeter en l’air, et l’autre retom­bait assommé. Il se réveillait et il riait, bien sûr, je ne sais pas com­ment vous dire… C’était ner­veux. Et Le Pen lui disait : « Mais le salaud, il rit encore, avec tout ce qu’on lui file, il rit encore. ». Après ça, il est resté pen­dant trois ou quatre ans à dormir sur du dur, il avait trois ver­tè­bres cas­sées et les dents aussi, il n’en a pra­ti­que­ment plus. Le Pen l’appe­lait par son petit nom, Abdelwahab. Et il s’est acharné sur lui de cette manière, pen­dant quel­ques jours. Plus tard, je l’ai retrouvé dans le camp de tran­sit.

Je me sou­viens aussi d’un jeune, Smain Aknouche, un appelé algé­rien qui était de Notre Dame d’Afrique. Il avait été arrêté dans sa caserne, accusé d’avoir volé des armes et de les avoir don­nées à l’orga­ni­sa­tion, ils l’ont amené et l’on tor­turé. Je n’ai pas vu quand ils l’ont tor­turé, mais il était plein de sang et on m’a fait entrer dans la salle où il était pri­son­nier. J’ai vu Le Pen, qui lui ordon­nait d’essuyer les traces de sang sur les murs, avec un chif­fon. Il avait son pan­ta­lon de mili­taire, torse nu et les bras atta­chés der­rière le dos. Avec un chif­fon entre les dents, il essuyait le sang sur les murs. Après, le chif­fon est tombé, et il a conti­nué avec la langue. Et ce jeune homme, à un moment, il a parlé. Il leur a dit : « Oui, j’ai des armes, elles sont cachées dans un puits, chez moi, à Notre Dame d’Afrique. ». Le Pen et les sol­dats l’ont emmené à 2h du matin, ils l’ont atta­ché, mais quand ils l’ont mis sur la mar­gelle du puits pour le des­cen­dre en bas, le jeune s’est jeté. C’est lui qui me l’a raconté plus tard, il a voulu se tuer… Ils l’ont remonté avec une corde. IL a été assommé, bien sûr, mais rien de cassé. Quand ils l’ont ramené à la villa, j’ai vu deux femmes qui l’atten­daient, c’était sa sœur et sa mère. Je ne peux pas assu­rer que la jeune fille et la mère ont été frap­pées. Et même aujourd’hui, la fille ne veut rien dire. J’ai essayé de l’inter­ro­ger très sou­vent, sur les nuits qu’elle avait pas­sées là-bas, elle n’a jamais voulu dire si elle avait été tor­tu­rée ou pas. Aknouche a été libéré, et en mai 1962, il a été tué par l’O.A.S avec sa femme, à Bab El Oued. Et la jeune fille, main­te­nant, vit seule. Elle ne veut parler à per­sonne.

A la villa, ils fai­saient aussi une sorte de tri­bu­nal, entre eux seu­le­ment. Un capi­taine para, un lieu­te­nant para, un adju­dant et d’autres paras étrangers, et puis parmi eux, il y avait deux Européens d’Algérie (des poli­ciers habillés en paras). Je ne les connais pas, parce que je ne connais pas tout le monde. Et là, ils déci­daient faci­le­ment, en deux, trois minu­tes. Ils dis­cu­taient, le pri­son­nier ne pou­vait rien enten­dre, parce qu’ils étaient loin et ils par­laient dou­ce­ment. Le capi­taine fai­sait un geste, et le pri­son­nier est, soit libéré, soit liquidé, soit encore ramené dans un camp de tran­sit, dans les envi­rons d’Alger, à Béni Messous, Ben Aknoun… Personnellement, j’ai été amené là-bas, au camp de Béni Messous. En fait, c’était une jus­tice illé­gale, parce qu’ils ne dis­cu­taient pas avec nous. Deux paras nous fai­saient entrer, c’était une grande salle, on était peut-être à une ving­taine de mètres de la table très longue, quel­ques tables col­lées les unes aux autres, et der­rière, étaient assis tous les offi­ciers et ces poli­ciers habillés en paras. La dis­cus­sion était menée par le capi­taine, et dès qu’il fai­sait un geste, les paras nous sor­taient. Alors que cer­tains d’entre nous étaient regrou­pés sous un arbre, d’autres sor­taient par l’arrière de la villa, et se voyaient embar­qués sur des 4x4 ou sur des GMC.

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 Lakhdari KHELIFA

Né le 28 jan­vier 1923. Il était un des res­pon­sa­bles de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), lorsqu’il a été arrêté.

J’ai connu Le Pen un soir du mois de février 1957. Je sor­tais de mon tra­vail, je suis passé rue Montaigne pour voir un ami, M. Sassi, tailleur ; je suis rentré, j’ai dit : « Bonsoir, M. Sassi », et un bon­homme m’a mis un revol­ver dans le dos. C’était un guet-apens, voilà. Ils m’ont fait monter, et j’ai trouvé en haut, dans la sou­pente, deux per­son­nes arrê­tées avant moi. On était trois. J’avais trouvé le rideau ouvert, je ne savais pas que Sassi était en état d’arres­ta­tion. Quand il n ’y a plus eu de gibier, il fai­sait nuit, ils ont fermé le rideau, ils sont montés, un lieu­te­nant et un capi­taine que je ne connais­sais pas.

Ils nous ont demandé les papiers. J’avais une carte de recen­se­ment. Alors, ils ont com­mencé à inter­ro­ger le pre­mier. « Qu’est-ce que tu es venu faire ici ». Il a dit : « Moi, j’avais une fac­ture pour M. Sassi ». Ils ont vu la fac­ture, ils ont vu le nom de Sassi, ils l’ont mis de côté. Le deuxième leur a dit qu’il venait faire un deuxième essayage. Ils ont vu le cale­pin de M. Sassi, et ils ont trouvé son nom, ils l’ont mis de côté. Ils sont arri­vés à moi. J’ai dit : « Moi, je suis venu faire un pan­ta­lon, parce que M. Sassi est renommé dans la gabar­dine ». Ils se sont regar­dés entre eux. Alors le capi­taine et le lieu­te­nant m’ont fait des­cen­dre par un petit esca­lier, et je leur ai demandé : « Pourquoi vous m’arrê­tez, qu’est-ce que j’ai fait ? ». Le lieu­te­nant Le Pen m’a donné un coup au ventre. Après, ils m’ont atta­ché les mains, m’ont mis dans une voi­ture et m’ont bandé les yeux. On a roulé. Quant ils m’ont enlevé le ban­deau des yeux, j’étais assis dans un champ. Il était peut-être 10 heures ou 11 heures du soir. Ils m’ont laissé dans ce champ, trois ou quatre heures. Je ne sais pas com­bien. Je voyais des camions arri­ver, pleins de sus­pects. En fait, le champ dans la nuit, je ne pou­vais pas voir, mais c’était le jardin d’une villa. Il y avait le rez-de-chaus­sée, des esca­liers, et au bout de ces esca­liers, une petite pièce. C’est là, qu’ils fai­saient les tor­tu­res, tout à fait en haut. Alors, ils ont com­mencé les inter­ro­ga­toi­res. Moi, je suis monté, j’ai vu la scène. Ils étaient quatre dans la petite pièce, et Le Pen lui-même, a dit : « C’est pas celui-là, c’est pas celui-là ». Ils m’ont fait des­cen­dre, ils ont amené un autre à ma place. Et je n’ai pas vu ce qu’ils lui ont fait. On a entendu des cris, mais on ne savait pas qui le tor­tu­rait. Après, ils m’ont remon­ter, et ils m’ont inter­rogé. Ils m’ont demandé si je connais­sais Ali Moulai, j’ai dit non. « Et qu’est-ce que tu es venu faire chez Sassi ? », « Je suis venu faire un pan­ta­lon », « Qu’est-ce que tu fais, toi ? « Je tra­vaille à la société Job, je suis syn­di­ca­liste », « Tu ne tra­vailles pas avec le F.L.N », « Non, je ne tra­vaille pas avec lui, je suis syn­di­ca­liste, oui ». Alors, ils m’ont mis sur un som­mier plein d’électricité. Ils m’ont mis un chif­fon dans la bouche. Et quand je vou­lais parler, je devais faire un signe. Ils m’ont tor­turé pen­dant dix minu­tes. C’était Le Pen qui m’inter­ro­geait. Et puis, ils m’ont fait des­cen­dre, parce qu’il y avait beau­coup de monde qui atten­dait en bas. Toute la nuit, on a entendu des gens crier, toute la nuit. Vous ne pouvez pas vous ima­gi­ner… Vous enten­dez des gens qui crient, et vous, vous êtes là…

Le len­de­main, nous, les gens sus­pects, on nous a mis en bas, dans un hangar, il y en avait qu’un seul qui avait un lit de camp, c’était à un type para­lysé, Aïssa Cheikh Laïd Boubekeur. Ils l’avaient arrêté avec son fils. Ils tor­tu­raient le fils devant le père, et le père devant le fils. Le fils, on ne l’a jamais revu. Un soir, j’étais dans le garage, ils ont atta­ché ensem­ble Aissi et Zouaoui Mokhtar et ils les ont mis comme ça, dans une fosse. Ils res­taient jour et nuit là-dedans. Un après-midi, Le pen a crié au gar­dien : « Va déta­cher Aissi et Zouaoui Mokhtar ». Il les a déta­chés. Il leur a dit : « Allez vous débar­bouiller ». Il y avait une fon­taine dans le jardin. Ils y ont été, ils se sont débar­bouillés. Je me rap­pelle Aissi, c’était un beau garçon, il avait une jac­quette marron, je m’en rap­pel­le­rai toute ma vie. Ils se sont habillés, ils les ont mis dans une voi­ture, et depuis ce jour là, on ne les a plus revus. Un autre soir, on sor­tait du hangar pour pren­dre un peu d’air dans le champ. Il y avait des sen­ti­nel­les, Ils nous avaient fait une fosse pour faire nos besoins. Le frère qui a été abattu, Hadj Ali Mouloud, je ne peux pas confir­mer, qu’il a voulu se sauver, mais je suis sûr qu’il était parti pour faire ses besoins Parce qu’il n’allait pas vite. Moi, je n’ai pas vu Le Pen , parce que j’étais en bas, mais je l’ai entendu crier, et le mili­taire qui était en bas, a mitraillé Mouloud. C’est là que Le Pen est des­cendu et nous a dit : « Voilà ce que mérite celui qui veut se sauver ». Le Pen, c’était un par­leur, il fai­sait de la psy­cho­lo­gie : « Pourquoi vous faites la guerre, qu’est-ce qui vous manque en Algérie ? Moi, je suis un député, je suis venu ici pour la paci­fi­ca­tion ». Je me sou­viens quand le frère Rouchai a voulu se sui­ci­der. Je l’ai vu comme un mouton égorgé. Ils l’ont pris dans une Jeep, et tout de suite ils l’ont emporté à l’hôpi­tal. Et quand Le Pen est revenu, il nous a dit : « C’est mois le bon Dieu, quand je veux que quelqu’un crève, il crève. Quand je veux sauver quelqu’un parce qu’on a besoin de lui, on le sauve ». Voilà , je suis resté dix-sept ou dix-huit jours chez Le Pen. Et j’ai été libéré. Le pre­mier que je suis allé voir, c’était Ali Moulai. Je lui ai dit : « Il faut faire très atten­tion, ils sont entrain de te cher­cher ». Et on conti­nué nos acti­vi­tés, jusqu’en août 57. Là, j’ai été arrêté de nou­veau par les pars bérets verts, mais pas par Le Pen.

 Mme Vve Mouloud MESSAOUD

70 ans. Mère de Hadj Ali Moulai, lâche­ment assas­siné.

En 1957, deux années après la mort de mon mari Mouloud Messaoud dit Lounès, ancien com­bat­tant de la pre­mière Guerre Mondiale, et mobi­lisé entre 1939 et 1945, le lieu­te­nant Jean Marie Le Pen et ses mili­tai­res ont débar­qué chez moi, au 22, rue d’Amourah, à Belcourt, sans aucun motif. Jean Marie Le Pen a donné des ordres à ses paras, pour qu’on m’atta­che avec du fil de fer, de 10h du matin à 16h, dans la cour de ma maison. J’ai reçu des coups de cros­ses sur la tête, der­rière la nuque, dont je garde jusqu’à pré­sent des séquel­les. Ma pauvre fille de 19 ans qui était car­dia­que, et qui se fai­sait soi­gner par des reli­gieu­ses dans le quar­tier du ruis­seau, près de mon habi­ta­tion, voyait sa pauvre mère se faire tor­tu­rer sous ses yeux. Après un choc ter­ri­ble, un an après, elle était décé­dée. Pendant la per­qui­si­tion à mon domi­cile, le carnet mili­taire de mon mari, le carnet de pen­sion et quatre médailles de la pre­mière Guerre Mondiale m’ont été déro­bés. La maison a été entiè­re­ment sac­ca­gée. Un de mes fils, Hadj Ali Mouloud, a été embar­qué par les mili­tai­res du lieu­te­nant Le Pen, à la villa des Roses, à El-Biar (Alger). Après avoir subi des tor­tu­res, il a été lâche­ment assas­siné. D’autres témoins qui étaient avec mon fils Hadj Ali Mouloud, à la villa des Roses, le centre de tor­ture de Le Pen, m’ont confirmé que mon fils Hadj Ali a été lâche­ment assas­siné, et que le Pen leur aurait dit : « Voilà ce qui arrive à ceux qui ten­tent de m’échapper, je suis prêt à me farcir un bou­gnoule à chaque petit déjeu­ner, vous les ratons, vous ne com­pre­nez qu’un seul lan­gage, l’insulte, les coups, et quand vous ne voulez pas com­pren­dre que vous êtes à ma botte, je vous élimine. ». Mon fils Mustapha, alors âgé de 15 ans, quand le lieu­te­nant Le Pen est venu chez moi, ayant appris que sa mère avait été tabas­sée et tor­tu­rée, et que son frère Hadj Ali était mort sous les tor­tu­res, mon fils en a perdu la raison. Retrouvé errant près de la fron­tière tuni­sienne en 1963, il est décédé à l’hôpi­tal psy­chia­tri­que de Blida en 1980, après 17 ans d’hos­pi­ta­li­sa­tion. Dire que ce tor­tion­naire de Le Pen est aujourd’hui un homme poli­ti­que fran­çais influent, à tête d’un parti, et qu’il n’a jamais été jugé pour ses crimes racis­tes qui sont de véri­ta­bles crimes contre l’huma­nité. Je suis en tout cas prête, de mon vivant, et bien que j’ai 70 ans et que je souf­fre encore des séquel­les de la tor­ture, à venir en France témoi­gner contre la bar­ba­rie de Le Pen et de ses com­par­ses.

 Cherki Ali ROUCHAI

Né le 29 mars 1931 à Alger. Il était, pen­dant la guerre, agent de liai­son d’Ali Moulai.

Mon pre­mier contact avec le lieu­te­nant Le pen , c’était le jour de mon arres­ta­tion. La date, je ne peux pas vous la dire exac­te­ment, mais ça doit être autour du 21 ou 22 février 1957. J’avais com­mencé mon tra­vail vers les 8 heures, comme d’habi­tude. Une demi-heure après, à peu près, ou trois quarts d’heure, un véhi­cule s’est arrêté devant le local où je tra­vaillais, et un groupe de para­chu­tis­tes a fait irrup­tion dans le maga­sin. Ils ont demandé après moi. Parce qu’ils avaient le nom Dahmane. C’était mon surnom de guerre. Le patron leur a répondu qu’il n ’y avait pas de Dahmane. Alors ils ont dit : « Nous vou­drions bien voir les ouvriers que vous avez ici. ». Le patron nous a appe­lés, nous étions trois ouvriers à l’inté­rieur, trois algé­riens. Ils ont com­mencé par nous ques­tion­ner, et moi, j’étais le troi­sième à être inter­rogé. Dès que j’ai ouvert la bouche, ils m’ont dit : « C’est toi ». Parce qu’à cette époque-là, je n’avais pas de dents. Celui qui m’avait dénoncé avait donné tout le signa­le­ment. Ensuite, ils m’ont ligoté avec des menot­tes. Ils m’ont jeté dans un véhi­cule, je crois que c’était une Peugeot 203, et moi j’étais à même le plan­cher. Il y avait des para­chu­tis­tes qui sont monté der­rière. Ils ont mis leurs pieds sur moi, ils ont démarré et nous somme arri­vés au bou­le­vard Gallieni (aujourd’hui, il s’appelle bou­le­vard Bougara). Là, ils m’ont fait ren­trer dans une villa et ça a com­mencé par des ques­tions. Ils m’ont ordonné de me désha­biller d’abord. Je me suis désha­billé. Je suis resté tout nu. Ils ont amené quelqu’un der­rière moi que je n’ai pas vu. Le lieu­te­nant Le Pen lui a demandé : « C’est celui-là ? ». L’autre lui a dit : « Oui mon lieu­te­nant, c’est lui ». Et là , ça a com­mencé les tor­tu­res. Le Pen don­nait les ordres, mais pour vous dire qu’il m’a tor­turé, ça je ne peux pas le dire, parce que ça serait un men­songe. J’étais nu, ils m’ont mis la gégène, une sorte de magnéto. Elle avait des pinces et des petits fils qui étaient reliés à cet appa­reil. Ils m’ont accro­ché les pinces ici, et ils ont com­mencé à lâcher des déchar­ges d’électricité. De temps en temps, ils s’arrê­taient pour me deman­der si je vou­lais parler, ce que j’avais à dire, et tout ça. Moi je disais : « Non, je ne connais rien, je ne connais rien ». ça a duré pres­que toute une jour­née. Ils ont ramené celui qui m’avait dénoncé. Là, le lieu­te­nant Le Pen lui a dit : « Ecoute mon bon­homme, je crois que je suis entrain de mas­sa­crer un inno­cent ». L’autre a dit : ’Non mon lieu­te­nant, je vous jure que c’est lui . ». En fait, je n’avais pas de res­pon­sa­bi­li­tés, mais j’étais un élément du F.L.N. J’appar­te­nais à un groupe armé, un com­mando. Alors, les tor­tu­res ont repris. Là, ça était plus dur qu’au com­men­ce­ment. Le lieu­te­nant Le Pen était là. Il ne sor­tait pas pen­dant l’inter­ro­ga­toire, il ordon­nait à ses hommes de me tor­tu­rer. Sans leur pré­ci­ser com­ment. C’était à eux de choi­sir. Ils sont même arri­vés à me mettre à même le sol et m’imbi­ber d’eau, me mouiller com­plè­te­ment, et me mettre l’électricité. Vous savez ce que c’est quant on est sur l’eau, l’électricité ça donne sur tout le corps. Ça a duré pen­dant deux ou trois jours. Tous les jours, ils fai­saient des séan­ces d’une demi-heure, trois-quarts d’heure. Une fois, qu’ils voient que je vais lâcher, ils s’arrê­tent. Ils me met­tent dans une pièce. Il y avait une pièce dans laquelle il y avait une chau­dière, et ils me met­taient à l’inté­rieur. Dès que je récu­pé­rais un petit peu, ils me remon­taient. Mais entre temps, ils ne chô­maient pas. Il y en avait d’autres qui pas­saient. Moi, j’étais dans la pièce pour récu­pé­rer, de façon à ce que je puisse résis­ter encore. Donc, les trois pre­miers jours, ils m’ont fait l’électricité et l’eau également. L’eau, c’est un bassin, genre de lavoir. Celui qui a cons­truit la villa des Roses, il avait prévu un lavoir dans le garage, pour laver le linge. Ce lavoir était plein d’eau, et c’est dans ce lavoir-là, qu’on nous trem­pait la tête. Le lieu­te­nant Le Pen assis­tait. Les seuls coups que m’a portés le lieu­te­nant Le Pen, c’était la boxe. Là, vrai­ment, il m’a donné une série, je ne peux pas vous dire, si c’est huit ou dix coups de poing. Pour me mon­trer sa force. Il était cos­taud, vrai­ment, il fai­sait à peu près dans les 85/90 kg. Il m’a frappé à l’esto­mac, même à la figure. Mais je ne me suis pas évanoui, parce que j’étais vrai­ment un bon encais­seur. Voilà, ça a duré trois ou quatre jours, c’est sûr, parce que la notion du temps, je ne l’avais plus à cette époque-là, jusqu’au jour où ils m’ont emmené dans la même pièce où est la chau­dière. Je ne sais pas qui est passé avant moi dans cette pièce. Je ne sais pas si c’est un détenu ou un para­chu­tiste qui a oublié la bou­teille. Dés qu’ils ont refermé la porte der­rière moi, j’ai remar­que la bou­teille, et l’idée de me sui­ci­der m’est venue auto­ma­ti­que­ment. J’ai pris la bou­teille, je l’ai tapée contre la chau­dière. Le goulot m’est resté entre les mains et là, j’ai com­mencé à me tailla­der la gorge. Dès qu’ils ont entendu le coup du verre brisé, les para­chu­tis­tes sont accou­rus, et il y a un para­chu­tiste qui a tenté de m’enle­ver le goulot de la bou­teille des mains. Je crois l’avoir blessé. J’étais torse nu, je me suis porté plu­sieurs coups de verre au cou. Alors, le lieu­te­nant Le Pen a demandé un véhi­cule en toute urgence, et on m’a emmené à l’hôpi­tal Mustapha. J’ai été direc­te­ment mis entre les mains du pro­fes­seur Goinard. Je crois que la salle où on m’a mis s’appe­lait « Bichat ». Là, j’ai vu que le lieu­te­nant a demandé au pro­fes­seur quel­que chose, je ne sais pas quoi. Et le pro­fes­seur a fait plu­sieurs fois « Non » avec la tête. Mais il a dit : « Je vais tenter l’impos­si­ble ». Il m’a opéré. Il m’a recousu. Jusqu’à pré­sent, je ne sais pas ce que j’ai à l’inté­rieur, si c’est ma vraie gorge, ou s’il m’a mis quel­que chose d’autre à la place. Il m’a sauvé la vie, je lui tire mon cha­peau. Il savait que j’étais tor­turé, et même, on est arrivé à un point où, après l’opé­ra­tion, on m’a mis dans une sorte de prison, une petite salle avec des grilles, à l’inté­rieur de l’hôpi­tal, on appe­lait ça l’iso­le­ment. Et là, tous les jours, les para­chu­tis­tes cher­chaient à me récu­pé­rer. Les poli­ciers qui étaient de garde refu­saient de me remet­tre aux para­chu­tis­tes sans ordre écrit du pro­fes­seur. Il leur avait dit : « Ce malade ne doit sortir que sur mon ordre ». Alors, je voyais les para­chu­tis­tes der­rière les grilles qui venaient pour me repren­dre. A l’hôpi­tal, je n’ai pas vu le lieu­te­nant Le Pen. Je l’ai vu le jour où ils sont venus me sortir, une fois qu’ils ont eu l’auto­ri­sa­tion du pro­fes­seur. C’était à peu près 25 ou 30 jours après l’opé­ra­tion. Ils m’ont emmené et là, ils ont essayé de pra­ti­quer d’autres tor­tu­res sur moi : l’électricité encore. Le lieu­te­nant Le Pen était là, ainsi que l’offi­cier de la com­pa­gnie, qui était à l’époque, le capi­taine Martin. Ils ont essayé, mais dès qu’ils ont vu que ma gorge com­men­çait à sai­gner, le capi­taine Martin a dit : « C’est pas la peine, arrê­tez. ». Ma gorge n’était pas com­plè­te­ment guérie, j’avais des pan­se­ments. Ils ont arrêté et m’ont des­cendu avec le copain qui était en bas. Et là, nous avons ren­contré pas mal de frères que nous n’avons plus revu depuis ce jour-là. C’est là, que j’ai ren­contré Zouaoui Mokhtar, il dor­mait avec moi, c’est-à-dire le soir. Quand on dor­mait, il met­tait sa tête contre ma poi­trine. Et il était vrai­ment dans un état lamen­ta­ble, il était très mal en point. Le soir, il ne fai­sait que tous­ser. Alors, le matin, quand on se levait, j’avais la che­mise pleine de sang. En tous­sant, il cra­chait du sang. La der­nière fois où j’ai vu Mokhtar, c’était le 12 avril, le jour où on m’a mis entre les mains de la police judi­ciaire, pour être placé en mandat de dépôt. Une fois l’inter­ro­ga­toire ter­miné chez les para­chu­tis­tes, on nous a remis, avec un autre cama­rade, Aissi, entre les mains de la police civile. Ils nous ont emmené au com­mis­sa­riat cen­tral. Là, ils ont pré­paré le procès-verbal et ils nous ont placés en mandat de dépôt, moi et Aissi. Et depuis ce jour-là, on ne les a plus revus, ni Mokhtar, ni Aissi. Il était acharné le lieu­te­nant. Il est arrivé jusqu’à me dire : « Tu cra­che­ras le mor­ceau, sinon je ne m’appelle pas Le Pen. Je me sou­viens aussi qu’ils m’ont fait sortir à deux repri­ses de la villa, pour leur servir d’appât. Tout le groupe s’était habillé en civil. Ils m’ont fait mar­cher sur la rue Bab El Oued, la rue Bab Azzou, et je crois même vers l’avenue Bouzaréah. Il y avait deux para­chu­tis­tes en civil devant, les autres der­rière, et d’autres qui étaient sur d’autres trot­toirs, et mal­heur à celui qui me tou­chait la main ou qui me disait bon­jour, ou qui me fai­sait un signe. La seule per­sonne que j’ai ren­contrée le pre­mier jour, c’était mon res­pon­sa­ble, Ali Moulai. Mais lui ne m’a pas vu. Alors j’ai conti­nué à mar­cher, comme si je ne l’avais pas vu. Lui, il s’était arrêté au square Bresson, il était en train d’atta­cher ses chaus­su­res. Je suis passé. Et une autre fois, ils m’ont fait sortir avec la camion de mon patron. C’était marqué dessus « Piles Wonder ». Ils m’ont mis dans mon camion, et j’ai cir­culé dans la ville. Les paras étaient à l’inté­rieur et en civil, tous armés, mais en civil. Parmi eux, il y avait le lieu­te­nant Le Pen. Mais là encore, per­sonne ne m’a ren­contré, heu­reu­se­ment.

 Makhlouf ABDELBAKI

Né le 3 octo­bre 1934.

J’ai été arrêté le 22 février 1957, vers minuit ou deux heures du matin. J’étais caché à la Casbah, 9 rue du Roc d’or. On a cassé la porte et on m’a arrêté. Les mili­tai­res m’ont couché dans un 4x4, ils ont mis leurs pieds sur moi et m’ont emmené dans un camp. Ça s’appe­lait Sdi-Ferruch. Il y avait une bara­que et beau­coup de gens, là-bas. Ils m’ont laissé deux jours, sans rien me dire. Et un jour, ils m’ont appelé : « Allez , c’est à vous ». On m’a dit : « Vous avez jeté des gre­na­des. ». c’est vrai, j’étais un ter­ro­riste. Je tra­vaillais avec Yacef Saadi et Ali Moulai, c’étaient eux les res­pon­sa­bles. Alors ils m’ont demandé : « Combien d’atten­tats avez-vous fait ? Où sont vos amis ? ». C’est le lieu­te­nant Le Pen qui m’inter­ro­geait. Moi j’ai dit : « Je ne connais pas. ». Ils m’ont désha­billé. Il y avait une table très grande, ils m’ont atta­ché les poi­gnets et les jambes et ils m’ont enlevé le tricot de peau. Je me rap­pelle, ils l’ont mouillé, ils me l’ont mis sur les yeux, et ils ont com­mencé la gégène. C’était un soldat de Le Pen qui tour­nait la gégène. Le lieu­te­nant recom­men­çait : « Où sont tes amis ? . Moi je disais : « Je ne suis pas un ter­ro­riste ». en même temps que l’électricité, u mili­taire me frap­pait avec une brosse métal­li­que. La deuxième fois, ils m’ont fait la bai­gnoire. Le Pen, lui, com­man­dait. Les sol­dats m’ont plongé la tête dans l’eau. Je levais le doigt, ils me sor­taient la tête et je fai­sais ma prière : « Dieu est grand. ». Et ça recom­men­çait, ils m’ont inter­rogé pen­dant dix-huit jours. Je crois que j’étais tor­turé pen­dant dix ou douze jours. Quand le lieu­te­nant Le Pen a fait sortir tout le monde de la bara­que, il a dit : « Vous allez voir une exé­cu­tion . ». C’était la nuit, il devait être 22h, Il nous a fait mettre tous debout, et ils ont amené Moussa. Ils l’ont mis à genoux. Il avait été inter­rogé avant. Il était rouge, plein de sang sur la cage tho­ra­ci­que, sur la figure. Il a dit : « Moussa, tu as jeté des bombes, tu as fait le con, tu as menacé les cama­ra­des qui ne sup­por­taient pas la tor­ture…. ». Le Pen mar­chait de long en large devant Moussa à genoux, il a sorti son revol­ver de l’étui, il l’a mis sur la tempe de Moussa et il a tiré. Moussa est tombé, et Le Pen a crié : « Tout le monde dedans, allez, ren­trez, c’est fini. ». Je vous jure, je l’ai vu de mes yeux. C’est la seule exé­cu­tion que j’ai vu en dix-huit jours. Mais après, Le Pen m’a dit : « Si tu ne parles pas, je vais te tuer comme celui-là, je vais te tuer ! Il faut parler, où sont tes amis ? ». Après les 18 jours, on m’a emmené à Béni Messous, à Paul Cazelles, c’était un camp de concen­tra­tion. J’ai été libéré le 12 novem­bre 1961.

 Abdenour YAHIAOUI

Né le 2 juillet 1938 à Alger.

J’ai été arrêté le 8 mars 1957 par des hommes du 1er régi­ment étranger de para­chu­tis­tes. Ils recher­chaient un de mes cou­sins, dont le frère avait été arrêté. A l’inter­ro­ga­toire, il leur avait dit l : « Moi, je ne suis pas au cou­rant de l’endroit où est mon frère, mais Abdenour le sait. » Ils sont arri­vés peut-être vers minuit. Nous habi­tions à Kouba, dans une villa. Cette nuit-là, je n’étais pas à la maison. Après qu’ils aient mal­traité mes parents, l’un de mes frères les a accom­pa­gnés là où je me trou­vais, à Notre Dame d’Afrique. C’est un quar­tier, et j’ai de la famille qui habi­tait là-bas. Ils sont venus avec trois voi­tu­res. Il y avait deux trac­tions et un Jeep. Dès que je suis monté dans la voi­ture, direc­te­ment on m’a mis des pinces électriques aux oreilles ; il y avait un magnéto mili­taire dans la voi­ture. Sur le champ, je ne savais pas que l’offi­cier qui menait l’opé­ra­tion était Le Pen. Après, j’ai eu le mal­heur de le connaî­tre. Il a donc com­mencé l’inter­ro­ga­toire dans la voi­ture. De là, il s’est dirigé vers Belcourt, dans l’espoir de trou­ver mon cousin dans l’endroit qu’ils pen­saient être le bon. Ensuite, après on est entré à la villa des Roses.

L’inter­ro­ga­toire à com­mencé. Là, j’ai été plus ou moins mal­traité, et puis ils m’ont mis dans le tom­beau. Chez eux, il n’y avait pas de cachot, ni d’iso­le­ment. C’étaient des tombes creu­sées dans la terre sur les­quel­les il y avait du fil bar­belé, et on était mis à l’inté­rieur de la tombe. J’y ai passé 21 jours, dans la tombe. J’étais quand même assez grand, et dans le tom­beau, je n’arri­vais pas à me mettre debout, j’avais des fils bar­be­lés qui me grat­taient dans le dos. Je pas­sais la jour­née assis, on avait un seul endroit pour sortir la tête, dans la jour­née. Les inter­ro­ga­toi­res étaient menés le soir. Je peux même vous cer­ti­fier que le lieu­te­nant Le Pen s’est assis, avec ses 85 kilos, sur mes jambes. J’étais atta­ché sur un banc, un soldat m’avait mis le tuyau d’eau, et quand j’ai fait un sou­bres­saut ou deux pour tomber avec le banc, Le Pen s’est assis car­ré­ment sur mes jambes pour me main­te­nir assis. Il était acharné, il vou­lait savoir où était mon cousin. Je me suis contenté de dire : « Mon cousin est venu me voir, il était sans tra­vail, il m’a demandé de l’aider et je l’ai fait, mais je ne savais pas ce qu’il fai­sait ». C’est ça que j’ai répété pen­dant tout le temps. C’était le lieu­te­nant qui menait les inter­ro­ga­toi­res. Il leur ordon­nait de conti­nuer les tor­tu­res ou de les arrê­ter. A l’époque, les moyens qu’il uti­li­sait étaient connus. Il y avait la gégène, le tuyau d’eau et la bai­gnoire. Pour la gégène, ils me l’ont faite pen­dant toute la durée du 3 mars au 30 mars. Tous les soirs, tous les soirs, tous les soirs…. Le tuyau, peut-être sept ou huit fois. Et une fois, une série de coups de nerf de bœuf sur les jambes. Je suis arrivé à un moment où je ne réa­gis­sais plus ; j’avais les cuis­ses qui étaient bleues. Et ce qu’ils nous fai­saient aussi, c’est que pen­dant la séance d’électricité, ils nous cou­paient là, sur les bras, avec un cou­teau. Je ne sais pas à quoi ça ser­vait, mais j’avais les bras tout striés. com­plè­te­ment…enfin, un jour ils m’ont coupé les che­veux et me les ont fait manger. Le Pen assis­tait à tous les inter­ro­ga­toi­res. Ça se pas­sait dans une buan­de­rie, une cham­bre, il y avait un bureau, une chaise métal­li­que, sur laquelle on était atta­chés, deux pro­jec­teurs et une machine à écrire. Dans un coin, il y avait un tuyau, un bac d’eau, plus un banc de bois d’à peu près deux mètres de long. Sur le banc, on était atta­chés ; soit, on vous met­tait au tuyau direc­te­ment, soit on vous ame­nait vers la bai­gnoire, alors là, on vous atta­chait les jambes et les pieds en même temps, et on vous fai­sait bas­cu­ler la tête dans la bai­gnoire. Moi, je ne suis pas passé à la bai­gnoire. Avec Le Pen, il y avait des légion­nai­res, un groupe de cinq ou six, spé­cia­le­ment atta­chés à cela, et en per­ma­nence, deux gardes mobi­les ou quel­que chose comme ça, pour le côté admi­nis­tra­tif. Ils assis­taient aux tor­tu­res et ils fai­saient les procès-ver­baux. C’étaient eux l’admi­nis­tra­tion : quand le procès-verbal était fait, l’inter­ro­ga­toire était fini. Il y avait quand même des dos­siers qui étaient établis. Je crois que le lieu­te­nant Le Pen avait beau­coup de haine pour nous. Il était, si je puis dire, méchant, ou plutôt, agres­sif et har­gneux. Le der­nier jour de mon inter­ro­ga­toire sur­tout. Il m’avait posé l’éternelle ques­tion : « Où est-ce qu’il se trouve ton cousin ? Quand est-ce qu’il est venu ? Qu’est-ce que tu a fait avec lui ? … etc ». Et comme je ne répon­dais pas, il m’a ri au nez : « Tu sais où il est ? ». J’ai dit : « ça fait vingt jours que vous me posez la même ques­tion, et je réponds tou­jours la même chose. » Alors il a dit : « Et bien, moi je sais où il est. Il est au Djebel ». Là, j’ai répondu : « Du moment que vous le savez, pour­quoi vous n’allez pas le cher­cher, vous qui avez tous les moyens.. ? ». Alors là, il a com­mencé par me gifler, puis il m’a frappé à grands coups de poing dans le ventre, et puis je suis tombé dans les pommes. D’habi­tude, les « tabas­sa­ges », c’était avant chaque inter­ro­ga­toire. Ils nous pre­naient entre trois ou quatre mili­tai­res, et on était une poupée de chif­fon au milieu. Chaque fois, c’étaient quel­ques claque, d’un côté ou de l’autre, ou des coups de poing, pour vous enle­ver un peu l’émotion, et après seu­le­ment, le cou­rant électrique, et ça va pro­gres­si­ve­ment. Le Pen, dans ses cas-là, il criait et il se van­tait : « On vous écrasera, les fel­lou­zes », ou encore : « Dis à ton FLN qu’il vienne te sortir de là. ». Après ça, on retour­nait dans les tom­beaux. Ils avaient creusé huit ou dix tombes dans le jardin. Dans la jour­née, il y avait le soleil, mais en mars, vous savez, les nuits sont fraî­ches sans cou­ver­ture. On des­cen­dait par­fois mouillés. Après la bai­gnoire ou le tuyau, ils nous remet­taient dans cet état dans la tombe. Il y avait la sen­ti­nelle qui mar­chait au dessus, et de temps en temps, elle nous jetait un peu de terre. On n’avait pas le droit de com­mu­ni­quer entre nous. Le Pen, lui, il nous voyait de la ter­rasse parce qu’il y avait une ter­rasse en haut de la villa. Il ne des­cen­dait pas jusqu’aux tombes.

Pour manger, ils nous don­naient dans la tombe, et on dor­mait dans la tombe. On ne pou­vait pas sortir sauf si on avait un besoin natu­rel. Alors, il fal­lait appe­ler la sen­ti­nelle et elle nous accom­pa­gnait jusqu’à la porte des toi­let­tes et nous atten­dait, puis nous remet­tait dans la tombe. Je me sou­viens d’un homme qui a été fusillé comme ça. Il s’appe­lait El Hadj Ali Mouloud. On ne sait pas s’il s’est dirigé vers les toi­let­tes ou s’il a voulu se rap­pro­cher de la gué­rite pour fuir. La sen­ti­nelle lui a tiré dessus. Il a été abattu d’une rafale. Par la suite, le soldat nous a dit qu’il ne vou­lait pas le tuer. C’était un alle­mand, celui qui a tiré, il s’appe­lait Yalta. Martin et le lieu­te­nant Le Pen, la majo­rité, c’étaient des Allemands, et deux Espagnols.

A la fin, le lieu­te­nant Le Pen nous a pris en photo, - la majo­rité des déte­nus à la villa des Roses – et il nous avait même conviés, si on avait l’occa­sion de passer à Paris, de deman­der après M. Le Pen, à l’Assemblée natio­nale.

P.-S.

Le livre Torturés par Le Pen de Hamid Bousselham est édité par Rahma en 2000 à Alger, co-édition Rahma-Anep.

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9 juin 2011 - كتاب : "كذبة بيع الفلسطينين لأرضهم" للحاج أمين الحسيني

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