UN SITE À PRÉSERVER : LA FORÊT DES BABORS, ALGÉRIE

lundi 18 juillet 2011
par BENKAM

Un site à préserver :

La forêt des Babors, Algérie

Par Amar MADOUI


Résumé

La forêt algérienne continue toujours à

subir de multiples agressions de la part de l’homme par ces diverses actions

destructrices et irréfléchies. La forêt des Babors a connu

des délits de coupes inquiétantes sur les Cèdres de l’Atlas

(Cedrus atlantica) durant les dernières

décennies.

L’auteur essaie, à partir des photographies prises sur

les lieux, de sensibiliser les services concernés, essentiellement les

forestiers, de la nécessité d’une intervention urgente et efficace

afin de mettre fin à ces pratiques et préserver ainsi cette

forêt qui abrite une richesse floristique unique de son genre en

Algérie. Elle a tous les critères pour être classée

comme réserve naturelle.

Mots clés : Végétation,

Dégradation, Cèdre de l’Atlas, Algérie.


Abstract

The Algerian forest continue to incur a multiple aggressions

by the man with his various destructive actions and not reasoned. The forest of

Babors knew troubling cut offenses on Cedars of the Atlas l’Atlas (Cedrus

atlantica) during those last decades.

The author tries, from the photographs taken on places, to

sensitize the concerned services, essentially foresters of the necessity of an

urgent and efficient intervening to put end these practices and to preserve this

forest which contains a floristic richness unique in Algeria. It has all the

criters to be classified as naturel reserve.

Key words : Vegetation, Degradation, Cedrus atlantica,

Algeria.

Introduction

Il est clair que la forêt méditerranéenne

a connu la plus importante action humaine au cours de son histoire. D’ailleurs,

le maintien et la mise en place de nombreuses espèces

végétales a été l’œuvre de ses

activités quotidiennes et saisonnières. Parmi ces

activités, le feu et le pâturage sont à signaler en

priorité, mais les coupes illicites sont à craindre et faut les

prendre au sérieux. L’ampleur de ces modifications est parfois difficile

à cerner. Tout le système forestier porte des traces,

récentes ou anciennes de son action, et presque aucune région du

bassin méditerranéen ne lui a échappé. Bien que la

superficie forestière des pays du revers septentrional du bassin

méditerranéen tende globalement à s’accroître, les

pays de la rive sud montre quant à eux une destruction

accélérée de leur capital forestier (QUEZEL et BARBERO,

1990).

La forêt algérienne est l’une des contrées

qui a subi à travers le temps, l’action de l’homme de manière la

plus spectaculaire. Sa superficie forestière qui est passée de

sept millions d’hectares, superficie potentielle, à moins de trois

millions à l’état actuel ne fait que confirmer cette

réalité.

Selon de BEAUCOUDREY (1938), avant l’invasion des arabes, la

forêt algérienne pouvait couvrir 5.500.000 hectares. L’historien

IBN KHALDOUN cite dans ses écrits que dans les débuts de

l’occupation arabe, on pouvait aller de Tripoli au Maroc en cheminant sous une

voûte continue d’ombrages. En 1830, selon certaines estimations, il devait

rester encore 4.000.000 d’hectares ; En 1916, la superficie totale du domaine

forestier excède de peu 3.00.000 hectares. En 1955, on en compte que

3.289.000 (BOUDY, 1955) ; alors qu’actuellement, la superficie totale du domaine

forestier algérien ne peut dépasser les 2.500.000 d’hectares dont

1,8 fortement dégradés (Tableau I).

Tab. I : La diminution de la surface forestière des

principales essences en Algérie (en milliers d’hectares) (BOUDY, 1955)

Essences

Surface climacique

Surface actuelle (1955)

% de diminution

Pin d’Alep

1.290

852

34

Pin maritime

13

12

08

Chêne vert et Chêne Kermès

1.807

700

61

Chêne liège

1.192

425

64

Chêne zéen et chêne afarès

82

66

19

Cèdre de l’Atlas

128

30

76

Thuya

521

157

70

Genévrier rouge et oxycèdre

502

290

42

Les raisons de cette déforestation sont multiples, mais

certaines les plus importantes peuvent être citées :

- Les forêts de chêne zéen et

de cèdre, dont leurs bois utilisés notamment pour les traverses de

chemin de fer, ont été sérieusement appauvries par les

exploitations abusives pratiquées durant la période qui a suivi la

conquête (MARC, 1916).

- La colonisation a été une cause directe qui a

obligé les paysans de se réfugier de plus en plus à

l’intérieur de la forêt en montagnes et par conséquent

d’accentuer davantage son exploitation pour leur survie ; dans la majorité

des cas au dépend de sa pérennité. La réplique des

riverains se fait par la mise à feu (VIOLARD, 1926 in AOUADI,

1989).

- L’extension de la céréaliculture au

dépend des espaces boisés et le surpâturage ont souvent

contribué à la disparition de la forêt sur pente en

favorisant l’érosion et entravant ainsi toute possibilité de

reconstitution forestière.

- Les incendies répétés, pratiqués

dans le but d’utilisation agricole et pastorale (MADOUI, 2002), suivis le plus

souvent par le pâturage ont anéanti toute la forêt

algérienne en empêchant sa régénération et par

conséquent la dénudation des superficies considérables qui

autrefois étaient verdoyantes.

- La demande accrue en produits ligneux,

particulièrement durant la période de 1939 à 1946, par les

colons a fait que la forêt s’est trouvée incapable de satisfaire

toutes ses exigences qui dépassent beaucoup plus ses capacités.

Ceci a provoqué la disparition de plus d’un million d’hectare de

forêts (BOUDY, 1955).

Ces facteurs ont provoqué une réduction certaine

de la superficie boisée comme ça été montré

dans la forêt de Bou-Taleb (MADOUI et GEHU, 1999) et une inquiétude

pour celles qui n’arrivent plus à se régénérer et

sont voués à la disparition. Selon BOUDY (1955), de 25 à

30% de l’armature forestière algérienne à été

régressé au bout de 120 ans, essentiellement dans les

montagnes.

Le cas de la forêt des

Babors

Le massif des Babors est doué d’une réputation

internationale grâce à sa flore et à sa faune. D’une

superficie de 2367 hectares, cette forêt, véritable relique,

constitue une curiosité botanique remarquable par le rare mélange

d’essences forestière que l’on rencontre (Photo 1). La présence

d’un sapin endémique de la région, Abies numidica de Lannoy

(Photo 2), d’un oiseau endémique aussi, la sittelle kabyle (Sitta

ledanti Viellard) et d’une population de singe magot (Photo 3) leur suffit

d’être pris comme une région unique de son genre méritant

d’être pris en considération. Cette diversité biologique

dont il est caractérisé fait que la forêt des Babors a

bénéficié des visites des naturalistes depuis la

moitié du 18ème siècle. Son altitude

élevée qui atteint les 2004 mètres, point le plus culminant

de la petite Kabylie, son climat méditerranéen mais avec des

précipitations qui peuvent atteindre les 2500 mm par an et l’enneigement

qui peut durer jusqu’à 5 mois avec environ 160 jours par an (SELTZER,

1946) dont la hauteur de la couche de neige peut atteindre les 4 mètres

par endroit, leur ont permis d’abriter le reste des espèces reliques

glaciaires du Maghreb qui y trouvent encore refuge, comme Populus tremula

et Orchis nidu.

La forêt des Babors abrite, selon GHARZOULI (1989), 58

espèces endémiques qui se répartissent en 20 espèces

endémiques algériennes, 21 espèces endémiques

nord-africaines, 06 espèces endémiques ouest nord-africaines et 11

espèces endémiques est nord-africaines. Elles représentent

par rapport aux espèces endémiques de l’Algérie du nord

(QUEZEL, 1964), 8%, 18%, 5% et 17% respectivement. Comparée avec la

forêt de Bou-Taleb, située au sud de Sétif et dont sa

superficie dépasse les 28 000 hectares, La forêt des Babors

apparaît d’une grande richesse floristique (Tableau II).

Cependant toute cette beauté écologique et

richesse floristique n’était et n’est plus à l’abri de l’action

encore destructrice de l’homme. Une visite de routine dans la forêt des

Babors pendant le mois d’avril de l’année 1991, visite qui entre dans les

différentes sorties effectuées annuellement par l’auteur, nous a

surpris des massacres que subit encore la cédraie des Babors. En une

matinée, et en parcourant une partie seulement de la forêt,

à cause de la neige, nous avons pu compter plus d’une quinzaine de pieds

de Cèdre, abattues, ébranchés, dissimulés et

prêts à être emportés (Photo 4). L’état dont se

trouve les troncs de Cèdre abattus montre clairement qu’il s’agit d’un

travail des “professionnelles” et que ses troncs de Cèdre ont

apparemment leur destination. Le trou pratiqué au bout des troncs (Photo

5) renseigne sur la manière de les faire traîner et les faire

sortir de la forêt ; ce qu’on appelle débardage en terme sylvicole

(BOUDY, 1952). Le choix du cèdre est dû au fait qu’au Maghreb, le

bois utilisé pour des charpentes est limité essentiellement au

bois de Cèdre et est réputée pour l’imputrescibilité

de son bois, mais sa qualité luxueuse en menuiserie est

irréprochable et en forte demande de nos jours.

Tableau. II : Comparaison entre les éléments

chorologiques pour les forêts des Babors et de Bou- Taleb avec ceux de

l’Algérie du Nord.

Type chorologique

Algérie du Nord (Quezel, 1964)

Massif des Babors (Gharzouli, 1989)

Massif du Bou-Taleb (Madoui, 1995)

Nombre

%

Nombre

%

Nombre

%

Endémiques

247

8,5

20

4,37

12

2,84

End. Nord-africaines

126

4,3

21

4,6

24

5,67

End. Est nord-africaines

59

2,1

11

2,4

1

0,24

End. West nord-africaines

117

4,1

06

1,3

3

0,71

West Méditerranéenne

216

7,5

44

9,62

28

6,62

Ibéro-Mauretanéennes

162

5,6

19

4,15

27

6,64

Ibéro-Marocaines

47

1,6

00

00

00

0

Bético-Rifaines

15

1,6

00

00

00

0

Médit.-Macaronésiennes

30

1,0

04

0,88

4

0,90

Tyrrhéniennes

59

2,0

00

00

00

00

Est Méditerranéennes

74

2,6

05

1,09

10

2,36

Méditerranéennes

778

26,9

128

28,0

170

40,19

Oro-Méditerranéennes

29

1,0

14

3,06

18

4,25

Paléo-Tempérées

122

4,2

21

4,6

21

4,96

Atlantiques

8

0,3

00

00

0

00

Médit.-Atlantiques

81

2,8

13

2,8

1

0,24

Tropicales

6

0,2

00

00

00

00

Médit.-Tropicales

81

2,8

03

0,65

00

00

Médit-Irano-Tourran.

34

1,2

04

0,88

5

1,18

Sahariennes-Saharo.-Sind.

43

1,5

00

00

5

1,15

Médit.-Sahariennes

38

1,3

01

0,2

3

0,71

Euras., Europ. et Eu.r-Méd.

336

11,8

122

26,7

77

18,20

Circumboréales

70

2,4

07

1,5

3

0,71

Américaines

32

1,1

00

00

00

00

Cosmopolites-Eparses

122

4,2

14

3,06

11

2,60

Total

2932


457


423


Ce qui vient être cité, a été

observé bien avant par les plus éminents écologistes du

bassin méditerranéen, QUEZEL et BARBERO lors de leur

dernière visite dans la région en 1988. Ceci, montre clairement

que ces coupes illicites persistent toujours et leurs conséquences sont

spectaculaires. Selon QUEZEL et BARBERO (1990), au cours des 30 dernières

années, toute la partie occidentale de la sapinière de Sapin de

Numidie (Abies numidica) avaient été gravement compromise

par essentiellement des coupes incontrôlées. Ces coupes ont, non

seulement des effets négatifs sur le boisement en place, mais aussi, et

ce qui est plus dramatique, sur la flore de la forêt. Selon toujours les

mêmes auteurs, le débardage de tous les cèdres

coupés, dans la majorité des cas par traînage (BOUDY, 1952)

sur un sol forestier en pente, avait entraîné et entraîne

encore sans doute, la dégradation poussée des horizons

superficiels, notamment dans la forêt de chêne zéen

située sur le versant nord au-dessous de la sapinière. Cette

pratique avait comme conséquence la disparition quasi complète des

espèces végétales les plus remarquables de la

région, caractéristiques des associations spécifiques au

massif des Babors, à savoir l’association à Quercus

canariensis et Epimedium perralderianum (QUEZEL, 1956).

Cette constatation a été mise en évidence, il faut bien le

préciser en 1988 ; Alors que de nos jours, la situation dans la

forêt des Babors risque d’être plus dramatique et que les travaux

futurs vont, probablement éclaircir cet état.

Selon BOUDY (1955), il y avait dans la forêt des Babors

1300 hectares de cèdre associé avec le sapin de Numidie qui couvre

250 hectares. Cette superficie a certainement dû subir une diminution

depuis ce temps là.

Conclusion

Ce que nous avons pu constater sur terrain, est loin

d’être sans effet négatif sur la flore de la forêt et par

conséquent sur l’écologie de tout le massif. Ce qui est

sûre, c’est que cette action destructrice et non raisonnée du tapis

forestier aura certainement, au cours terme, des conséquences

“douloureuses” sur les habitants de la région. Le premier

paramètre climatique qui semble être le plus affecté est de

coup sûr les précipitations. Le résultat d’observation

durant une période de vingt ans (1915-1934) (de BEAUCOUDREY, 1938) a

montré que la présence d’un massif important tend à

accroître jusqu’à 8 % de la pluviosité moyenne. Toutes les

conclusions émises lors des travaux écologiques, en comparant les

anciennes données climatiques enregistrées par SELTZER (1946) et

celles récentes fournies par l’Office National de

Météorologie (ONM) (Tableau III), montrent une nette diminution

dans les moyennes des valeurs récentes (GHARZOULI, 1989 et MADOUI, 1995).

Ceci, s’il vient d’être confirmé, nous permet de craindre, dans

l’avenir, des répercussions sur la régénération des

essences forestières en place ce qui va entraîner la disparition de

certaines essences qui se trouvent dans leur situation naturelle proche de

l’extinction (QUEZEL et BARBERO, 1990) et par conséquent sur le

régime hydrique de la région de Sétif (GHARZOULI, 1989). Et

l’eau de cette région, réputée pour sa qualité

supérieure au niveau nationale, ne sera qu’un souvenir. Donc une prise en

charge du problème est devenue d’une urgente priorité.

Tab. III : Différence de précipitations moyennes

annuelles entre les données anciennes et récentes (en mm.) dans

la région de Sétif.

Stations

Seltzer (1946)

O. N. M.

% de diminution

Nord

Ain el Kebira

734

464

37

Tizi n’Bechar

720

620

14

SETIF

469

386

18

Sud

Ain Azel

427

326

24

Bou-Taleb

427

/

28

Ouled Tebben

/

307

28

Bibliographie

AOUADI, H., 1989. La végétation de

l’Algérie nord-orientale : Histoire des influences anthropiques et

cartographie au 1/200.000. Thèse de Docteur. Univ. Joseph Fournier,

Grenoble1, 108 p.

BEAUCOUDREY, P. de., 1938. - Les forêts. Extrait du

volume Algérie et Sahara. Paris, 24p.

BOUDY, P., 1952. - Guide forestier en Afrique du Nord. Ed. La

maison rustique., 505 p. Paris.

BOUDY, P., 1955. - Economie forestière nord-africaine.

Tome IV,. Description forestière de l’Algérie et de la Tunisie.

483 P., Ed. Larose, Paris.

GHARZOULI, R., 1989. Contribution à l’étude de

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Magister, Inst. Bio. Univ. Sétif, 164 p. + annexe.

MADOUI, A., 1995. Contribution à l’étude de

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végétation du massif forestier de Bou-Taleb (Sétif).

Thèse de Magister, Inst. Bio. Univ. Sétif, 281 p. +

annexes.

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Algérie. Forêt méditerranéenne, t. XX (4) :

162-168

MADOUI, A., 2000. Forest fires in Algeria and case of domanial

forest of Bou-Taleb. Inter. Forets Fires News, April, n° 22.

MADOUI, A. 2002. Les incendie de forêt en

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QUEZEL, P., 1956. L’endémisme dans la flore de

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de la Soc. D’Hist. Nat. D’Afr. du Nord.Nouv. Série, n°1, 57 p.,

Alger.

QUEZEL, P et BARBERO, M., 1990. Les forêts

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signification historique, écologiques et leur conservation. Acta

Botànica Malacitana, 15 : 145-178, Màlaga.

SELTZER, P., 1946. Le climat de l’Algérie. Trav. Inst.

Météo. et Phys. Globe. Univ. d’Alger, 219 p., 54 Tab., 53 Fig.,

Typo. Litho. Alger.

Photo 1 : Zone de contact entre le Cèdre, le Sapin et le

Chêne (Cèdraie mixte), versant nord, forêt des Babors

(1990)

Photo 2 : Le prestigieux sapin de Numidie (Abies

numidica de Lannoy), forêt des Babors (1989).

Photo 3 : Le singe magot (Macaca

sylvanica)

Photo 4 : Vue décevante pour ce genre de situation.

Délit de coupe sur les jeunes Cèdres, forêt des Babors

(1991).

Photo 5 : La manière de dissimuler le délit. Le

trou à l’extrémité sert au débardage

(1991).

Photo 6 : Le reste d’un site qui a probablement commencé

par subir les mêmes actions (Mont du Chelia, 1991).

http://www.fao.org/


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