Un Maghreb United est toujours possible : Les raisons d’y croire
· Les politiques se replient, les entreprises trinquent
· Transport ferroviaire et routier, l’avenir de l’Union
· Les Chinois sont déjà bien installés sur le marché algérien
Officiellement, les frontières sont fermées. Mais Oujda la « Strasbourg du Maghreb » a préservé son statut d’axe stratégique : elle relie le Maroc oriental à l’ouest algérien. Malgré la fermeture des frontières, la ville reste attractive. Car la contrebande a supplanté le commerce déclaré (6,7 milliards de DH).
Lire aussi
Retour sur l’histoire d’une frontière
Selon une étude de la Chambre de commerce et d’industrie de la région, les pertes sont de 6 milliards de DH et pas moins de 32.400 emplois. D’un autre point de vue, ces échanges informels ont permis aux maghrébins de ne pas couper le cordon ombilical.
« La frontière est politiquement fermée. Mais la circulation des biens et des personnes continue de manière informelle. Cet échange traduit indirectement le déphasage qui existe entre une réalité économique et une position politique. Les frontières vont s’ouvrir car on ne modifie pas la géographie », affirme Driss El Houat, président de la Fédération des chambres de commerce du Maroc. Il n’est pas le seul à y croire. Jamal Tazi, un des administrateurs de Sefita, une société de textile et de confection basée à Meknès, le pense aussi. Lorsqu’on lui demande qu’est-ce qui justifie sa présence à la Foire internationale d’Alger qui s’est tenue du 2 au 7 juin ? Sa réponse est sans équivoque : « Nous étions là, nous sommes là et nous serons là », rétorque l’homme d’affaires. Sefita, créée en 1943, « livrait l’Algérie à partir de Mekhnès via le chemin de fer. Et ce, bien avant même la fermeture des frontières ». L’export représente 80% du chiffre d’affaires de l’entreprise, soit 141 millions d’euros. « Le marché civil algérien du textile est dominé par les Chinois. Le marché administratif (commandes publiques), lui, est capté par la France et les Etats-Unis », affirme le représentant de Sefita. Sauf que les uniformes, c’est justement sa société qui… les confectionne ! De Meknès ils atterrissent au port de Marseille avant d’être de débarqués et revendus -avec des marges dodues- à Alger. Si les frontières ouvrent, Sefita se positionnera aisément. Proximité culturelle, géographique… et agressivité commerciale sont ses atouts. « La France vend du savoir et des services surtout. Quant aux Chinois, dès qu’il y a un problème de commande, il ne vous parlent plus que mandarin », ironise Tazi. Et qui regrette par ailleurs de ne pas voir ses concurrents (Marocains) se déplacer en nombre à la Foire d’Alger. Et où un autre opérateur, Magetex, spécialisé dans le textile d’ameublement, a posé également ses valises. Mohamed Lahkim, responsable de réseau de distribution, a déjà des clients à Blida et Bab Lahcen. Ses concurrents sont des Syriens et des Chinois (évidemment). Magetex « cherche des partenariats avec de grandes enseignes d’ameublement », affirme son représentant. Mobilia est à ce titre déjà bien installé en Algérie. Et pourrait donc être un allié idéal. Sur le continent africain Magetex fait du négoce au Sénégal, Mauritanie, Côte d’Ivoire… En Algérie, c’est plutôt la région Ouest -frontalière au Maroc- qui l’intéresse : Oran, Maghnia, Tlemcen et Bel Abas. Si ouverture il y a, cela « va faciliter l’accès au marché ». C’est qu’il faut se contenter pour l’instant de la voie maritime pour livrer la marchandise. Induver, par exemple, une société de verrerie pour automobile, envoie 2 à 3 conteneurs tous les trois mois. Son chiffre d’affaires est de 14 millions d’euros, dont 20% provient des commandes de Dacia. La société casablancaise nourrit aussi l’espoir d’ouverture des frontières. Le transport maritime, lui, coûte « 1.000 dollars par conteneur et il faut compter un délai de livraison de 20 jours entre Casa et Alger », précise Mostafa Hajine, responsable commercial export d’Induver. En cas d’ouverture, il estime à 10% le gain sur le coût du transport. Ses exportations de pare-brise, de verre d’immeuble… augmenteront avec en prime une flexibilité des prix. Même si la concurrence chinoise et égyptienne rôde sur ce marché, elle n’est « pas encore très présente ». En attendant l’ouverture des frontières, les hommes d’affaires de Rabat ou d’Alger n’ont pas les mêmes contraintes que ceux de Tlemcen ou de Oujda. Ces derniers doivent faire plus de 1.000 km pour prendre l’avion. Sachant qu’en tourisme, la Tunisie tire indirectement profit de la fermeture des frontières : « Un million d’Algériens, résidant à l’Est du pays surtout, y voyagent par voie terrestre », explique Taibi Khatab, directeur régional (Moyen-Orient, Asie et Afrique du nord) auprès de l’Office national marocain du tourisme (ONMT). Sur plus de 8 millions de touristes que nous avons accueillis l’an dernier, à peine « 150.000 sont des Maghrébins et se sont déplacés par avion ». Avant 1994, « nous recevions 350.000 Tunisiens qui faisaient le voyage par voitures », indique le représentant de l’ONMT. Si les frontières s’ouvrent, le marché « nous sera bénéfique ». Ce sont « 70.000 et 75.000 touristes Algériens qui ont visité notre pays. Alors même que des grandes villes ne sont pas desservies », affirme Taibi Khatab. Les deux compagnies aériennes, Air Algérie et RAM, travaillent en pool. Le marché algérien est demandeur, surtout « la classe aisée ». Il faut compter 1h30 mn de vol et un billet aller-retour à 4.000 DH au maximum. Il semblerait que l’on rechigne du côté d’Alger à ouvrir d’autres lignes. Si jamais « les vols low-cost entrent en ligne, la demande va augmenter et la cible va s’élargir ». L’agence algérienne, Majestic Voyages, propose des packs pour la Turquie (100.000 dinars/10.000 DH), Tunisie (50.000 dinars/5.000 DH) et Maroc (87.000 dinars/8.700 DH). Sa responsable commerciale confirme l’attractivité de notre pays auprès des Algériens. Pour preuve, « nos offres pour le Maroc sont complètes ». Des familles aisées s’offrent même un mariage à la marocaine… Le Caftan et l’émission culinaire de Choumicha sur 2M ont du succès auprès des femmes algériennes. Le Maroc « reste à la mode », selon le représentant de notre Office du tourisme. C’est pourquoi « nous ciblons les professionnels du tourisme pour les informer sur nos produits. Nous organiserons trois voyages d’études et d’informations en collaboration avec la RAM », annonce son directeur régional Mena. Il y aura 15 tours-opérateurs par voyage, provenant de toutes les villes algériennes. Ces déplacements se feront en saison creuse, après l’été donc. Le Maroc demeure aussi un « modèle dans l’aménagement, la gestion hôtelière et la formation professionnelle », souligne l’ONMT. Il y a là un marché parallèle à celui du tourisme. C’est le transport ferroviaire et routier qui fera le Maghreb. Cela a été le cas pour les Européens dès le lancement de l’Union du charbon et de l’acier. Mais pour le Tunisien Mahjoub Habib, responsable Export de Sekkinox Coutellerie, il faut parallèlement éliminer les préjugés : « Le consommateur maghrébin n’a pas confiance dans les produits made in Tunisia, Morocco… il préfère acheter du made UE ». Il lui arrive de supprimer la version arabe de son logo sur ses couteaux de ménage ou de boucherie. Sekkinox regrette que les Algériens « appliquent timidement la convention de zone arabe de libre-échange. Elle a duré un an puisqu’on paye 30% de droit douane contre 0% auparavant », regrette l’opérateur tunisien. Pour exporter en Algérie, il faut compter une semaine au maximum par voie terrestre. 1.200 km sépare Alger de Tunis. En bateau, les délais de livraison oscillent entre 10 et 15 jours. Le transport coûte entre 700 et 750 dollars par conteneur. Comment expliquer les réticences d’Alger à ouvrir les frontières avec le Maroc ? L’on sait pertinemment que « la fin de la fermeture sera économiquement bénéfique aux Marocains surtout. Il y a aussi la contrebande dont certains tirent profit… », rétorque une source au ministère des Affaires étrangères. A ce titre, la région de l’Oriental connaît depuis 2006 une véritable renaissance économique. En l’espace d’un an le Maroc a sollicité à trois reprises son voisin pour ouvrir les frontières. A préciser qu’il s’agit là d’un appel ayant été rejeté. Il aurait mieux fallu opter pour une demande officielle pour mettre au pied du mur le voisin de l’Est. N’oublions pas que des deux côtés les anti-Union maghrébine existent. Sachant aussi que les arguments économiques ne manquent pas. Les pays maghrébins (un PIB de 400 milliards de dollars) exportent près de 51 fois plus vers l’Union européenne que vers le Maghreb. Face aux regroupements régionaux en Asie (Asean) ou en Amérique-latine (Mercosur), nous sommes loin derrière en termes d’échange. Si le Maghreb United existait, la valeur ajoutée serait de 3 milliards de dollars d’investissement par an, selon une étude présentée au forum de l’Union maghrébine des employeurs, tenue en mai 2010 à Tunis (cf. www.leconomiste.com). De quoi donner des ailes aux hommes d’affaires et de l’espoir surtout à ceux qui croient qu’une vraie union est toujours possible.
DNES à Alger, Faiçal FAQUIHI
Un plan de 286 milliards de dollars !
286 milliards de dollars ! C’est la somme consacrée par l’Algérie à son plan 2010-2014. Notre voisin compte en profiter pour « consolider son économie », annonce le premier ministre Ahmed Ouyahia lors de la cérémonie d’ouverture du 2 juin de la Foire internationale d’Alger. « Je crois qu’en toute légitimité, l’Algérie a le droit, à l’instar de tous les pays du monde, de faire du négoce à son avantage, et ce, selon les conditions de son propre marché », déclare-t-il. Certes c’est « légitime » mais le message ne colle pas vraiment avec le slogan de la 43e édition de la Foire d’Alger : « l’Algérie, un partenaire ». Le directeur général de Maroc Export, Saâd Benabdellah, n’adhère pas à une vision de « business pur ». Il parle de « complémentarité, de partenariat… » lorsqu’on évoque la nature que doivent avoir les relations économiques avec les pays de la région. Il ne faut pas non plus ignorer la géographie : le marché maghrébin compte environ 90 millions de consommateurs. La région aura tout à gagner si les réseaux terrestres et ferroviaires se développent. Mais à condition d’ouvrir les frontières. Terrorisme et affaire du Sahara demeurent de sérieux obstacles à cette unité refoulée. Mais il faut gérer aussi les humeurs du gouvernement algérien. Janvier 2010, l’Algérie a dressé une liste 1.141 produits dont l’importation sera verrouillée (cf. www.leconomiste.com). Il était projeté de faire passer cette décision lors du Conseil économique et social de la Ligue arabe : Interdire l’importation des 1.141 produits provenant des pays arabes et interdits à l’import. Certains investisseurs, Turcs notamment, parlent « d’hostilité du sol algérien ». Il est question surtout de bureaucratie.
Retour sur l’histoire d’une frontière
UNE frontière bouchée ! Cette situation qui dure depuis juillet 1994, année où s’est produit l’attentat de l’hôtel Atlas-Assni à Marrakech. Entre le Maroc et l’Algérie, ça n’a jamais été le grand amour. Sur le plan politique du moins. La première querelle remonte à 1963 : du 8 octobre au 5 novembre, on s’échange des coups de feu lors de la fameuse « Guerre des sables ». Mais il n’y a pas que les balles dans la vie ! Le négoce a bel et bien rythmé les relations entre les deux pays. Un témoin de taille, la ville de Oujda. Depuis sa fondation en 994 -fin du XVIe siècle- par Ziri ibnou Atiya Almaghraoui (Principauté de Maghraoua), la ville est devenue un axe central pour les caravaniers venant du sud. Oujda, la cité martyre, a fait l’objet pendant des années de convoitises : sultans de Fès et de Tlemcen ont guerroyé pour la contrôler. Il y a aussi le traité de Maghnia signé le 18 mars 1945. « La ville, qui jusqu’à 1843 était marocaine, a donné son nom au traité signé après la bataille d’Isly ayant opposé le Maroc à la France. Et dont le traité va poser les fondations des frontières maroco-algériennes », souligne Tayeb Biad, professeur d’histoire à la faculté des lettres et des sciences humaines de Aïn Chock à Casablanca. Ce traité est considéré comme l’embryon du tracé des frontières. C’est que « le sultan Alaouite Abderrahmane Ibnou Hicham avait désigné un émissaire en la personne de H’mida Chajîi ». Face aux Français, le caïd de Oujda va s’avérer « un piètre négociateur ». Il a été même, « corrompu, selon certains commentateurs, pour ne pas défendre les intérêts du Maroc », rapporte l’historien. Le flou sur le tracé des frontières remonte donc à 1845. Seul exception, « les 300 km reliant la côte méditerranéenne (à partir de Saïdia) à T’niat Sassi (avant d’arriver à Figuig) », explique le professeur Biad. Il n’y aura pas de tracé dans deux zones. Entre T’niat Sassi – Figuig d’abord. « Ici, la délimitation tribale a primé sur la délimitation spatiale ». Puis en-deçà de Figuig considéré par la France comme « un no man’s land » où l’on a estimé inutile de fixer les lignes frontalières.C’est ce qui aurait permis aux Français de pénétrer insidieusement le sol marocain. L’historien cite le cas de Bechar et Touass… Qui, avant leur annexion, étaient des terres marocaines jusqu’au début du siècle dernier.



Réactions