Un capital sans morale

mardi 29 mars 2011
par Ammar Berlhimer

Sur le plan idéologique, « la cause sociale » semble avoir été largement défaite par l’échec du socialisme soviétique et la dernière grande arnaque intellectuelle du capital contre le travail, est pour une large part, d’ordre intellectuel. L’extrême spécialisation et son malheureux corollaire, l’émiettement du savoir, ont, pour l’essentiel, largement « déshumanisé » l’économie.

Pire, avec les néolibéraux, cette discipline a fini par incarner un croc de boucher sur lequel pendent des intérêts populaires vaincus et sans défense. Tout n’est cependant jamais irrémédiablement perdu. Une œuvre de refondation est entreprise depuis peu. Elle est exprimée avec brio dans une toute récente contribution de valeur des professeurs américains Robert J. et Virginia M. Shiller, auteurs d’un appel à abandonner la science économique pointue et spécialisée telle qu’elle s’est développée au cours des dernières décennies. Comme alternative, il préconise de revenir à une économie politique à vision large et multidisciplinaire(*). Reprenant à leur compte le livre référence de Robert Heilbroner, paru pour la première fois en 1953, et sans cesse réédité, sous le titre The Worldly Philosophers : The Lives, Times And Ideas Of The Great Economic Thinkers (Les philosophes mondains influents : la vie, l’époque et les idées des grands penseurs de l’économie), ils soulignent l’expression de « philosophes mondains » en raison de l’ampleur et la profondeur morale, désormais largement perdue, des économistes. Aux yeux des auteurs de l’appel, la profession a sensiblement perdu de vue l’idéalisme qui l’habitait depuis des décennies, sous sa « forte impulsion à poursuivre une spécialisation étroite afin de relancer la recherche ». Sa crédibilité se trouve entamée depuis son incapacité avérée à voir venir et prévenir la plus grande crise financière du siècle qui a débuté en 2007 et qui se poursuit encore aujourd’hui. Déconnectés de la réalité, enfermés dans leurs tours d’ivoire, ceux qui sont réduits désormais à des ingénieurs des montages financiers n’ont plus rien à voir avec les précurseurs et des fondateurs de la discipline (dont Adam Smith, Karl Marx, Henry George, John Maynard Keynes, Thomas Malthus, Marshall Alfred, et John Stuart Mill), étroitement associés aux débats intellectuels de leur temps, et aux questions de politique publique présentant de l’intérêt à améliorer la vie de leurs concitoyens. L’ambition nouvelle est ainsi affichée : « Le véritable impératif pour les chercheurs est de redoubler d’efforts pour encourager les fécondations croisées et une pensée au spectre large, guidées par l’objectif moral général d’améliorer le bien-être de l’Homme. » Le père fondateur, Adam Smith, a été un professeur, pas d’économie mais de philosophie et de morale, et son œuvre La Théorie des sentiments moraux, publiée en 1759, était un mélange de philosophie, de psychologie et d’économie. C’est sur ce fondement qu’il a ensuite écrit sa Richesse des Nationsen 1776, livre par lequel il a jeté les fondements de l’économie moderne. John Maynard Keynes a, lui aussi, écrit un ouvrage philosophique A Treatise on Probability (Un Traité sur la probabilité, 1921) sur les fondements profonds de la théorie des probabilités. Il doute que nous devrions même penser en termes de probabilités : « Certaines fréquences statistiques sont, dans des limites plus ou moins larges, stables. Mais les fréquences stables ne sont pas très courantes. » Ce qui l’amène à penser les probabilités comme des « degrés de croyance », et donc comme des phénomènes psychologiques, à rejeter nombre de modélisations de probabilité économique, et à formuler le concept « d’esprits animaux » comme une force dans l’économie. Les nouveaux modèles économétriques, probabilités et autres dérivatifs de la spécialisation étroite ne pouvaient offrir un champ de vision suffisamment large pour saisir « la psychologie humaine, la formation des événements historiques et les changements institutionnels ». « Une tendance à long terme vers la rigueur scientifique et la spécialisation croissante » se fait par ailleurs jour depuis la fin du 19e siècle, période où naquit la tension entre la « vieille école », très philosophique, qui a utilisé une « méthode historique et comparative », et la « nouvelle école » dont les adeptes ont tendance à être plus jeunes. La même observation vaut pour notre époque. L’accent que met l’économie moderne sur la représentation par l’homme du comportement économique en termes de maximisation de fonctions d’utilité face à des contraintes consacre le succès d’une vision plus large, plus humaniste, des processus économiques. En plaçant les hommes et leurs motivations au cœur de la théorie économique, il a été encouragé le développement de l’économie sociale, qui a donné une meilleure connotation morale à l’analyse économique. « A la fin du XXe siècle, les nouveaux énoncés autour d’une théorie rationnelle des anticipations ou l’hypothèse de marchés efficients ont été portés aux nues par leurs adeptes ». John F. Muth, l’inventeur, en 1961, de la notion d’anticipations rationnelles, exprima pendant des décennies ses préoccupations au sujet de l’étroitesse des tendances relatives à son concept. Dans sa septième et dernière édition de The Worldly Philosophers, parue en 1999, Robert Heilbroner inclut un nouveau chapitre intitulé « La fin de la philosophie matérialiste ? » Il y exprime sa crainte de l’intérêt croissant qui s’exprime pour l’économie comme une « science », comparable à la physique ou à la biologie. Doutant du succès de l’entreprise, il prend à son compte l’avertissement d’Alfred Marshall et son rejet du rapport de l’économie aux sciences exactes, ou dures, et à physique, car « elle traite de l’évolution constante et des forces subtiles de la nature humaine ». S’ensuit une belle plaidoirie pour « l’économie comme science morale », rattachée à des « systèmes de valeur » et disposant d’une composante éthique, au moins implicite. Ce qui exige des économistes des connaissances plus larges relatives à l’histoire, à la psychologie et aux sciences sociales, en plus des compétences mathématiques et techniques ; la finalité étant de cerner au plus près « l’interdépendance des personnes et leurs réactions émotionnelles, ainsi que leurs motivations ». Une initiative mérite d’être inscrite à l’actif de cet effort : la création en 1987 du Journal of Economic Perspectives. Dans son premier numéro, Joseph Stiglitz, Carl Shapiro et Timothy Taylor déplorent que « les spécialistes parlent plus facilement à d’autres spécialistes ». Le choix de leur titre pour la Revue n’est pas innocent ; il ambitionne de relier « deux aspects centraux de sa mission : offrir un éventail de perspectives sur l’économie et montrer comment un point de vue économique peut aider à comprendre la société et certains de ses problèmes ». Comme par prémonition, des articles de ce périodique datant du printemps 2005 s’inquiétaient déjà des problèmes systémiques posés par Fannie Mae et Freddie Mac, alors qu’à l’automne de la même année, il a été présenté une théorie cognitive des bulles spéculatives en économie expérimentale. Deux auteurs, également américains, emboîtent le pas dans une réflexion de la même veine(**). « Les idées (qualifiées de “zombies économiques”) qui fondent la théorie de marchés efficients et les nouvelles règles de l’économie — que le marché arrive toujours au juste prix, que les bulles ne peuvent pas exister, que le capitalisme naturel produit le plein emploi, que la réglementation et les dépenses publiques sont presque toujours inefficaces et inutiles — doivent être catégoriquement rejetées parce qu’elles ne sont pas vraies et ne fonctionnent pas. » Même à gauche, l’Amérique continue d’éclairer le monde. A. B.

(*) Robert J. Shiller and Virginia M. Shiller, Economistes as Wordly Philosophers, Cowles Foundation Discussion Paper n°1788, Cowles Foundation for Research in Economics, Yale University, March 2011. On peut consulter l’intégralité de l’article sur http://cowles.econ.yale.edu/ (**) Ruy Teixeira and John Halpin, The Origins and Evolution of Progressive Economics, Part Seven of the Progressive Tradition Series, March 2011. On peut consulter le texte complet sur : www.americanprogress.org


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mardi 29 mars 2011 à 09h46, par  Acimi

Capitalisme sans moral et socialisme qui a conduit notre pays et tant d’autres à la dérive. De nos jours il y a une autre piste, celle de l’économie islamique, beaucoup d’état priviligient le recours notamment à la finance islamique. Il est temps de chercher des alternative dans nos sources pour notre bien et celui pourquoi pas de l’humanité.

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