Un été à Ziama

Le soir quand la terre brûle à Ziama, que le vent chaud soulève les branches des frênes et que l’air que l’on respire sent la cendre, quand la mer rejette ses vapeurs de chaleur, que le bruit des camions cesse pour un instant, nous parviennent les odeurs de charognes. Odeur tenace ramenée puis balayée par le vent, odeur de bêtes en putréfaction. Les soirs d’été à Ziama sentent la charogne et le feu. Quand le matin se lève et que la brume enserre les montagnes qui l’encerclent, ma presqu’île se réveille. Y vivre le temps d’un été c’est apprendre à composer avec deux espaces insaisissables : au nord la Méditerranée infinie et au sud la chaîne de montagnes qui restreint la taille du monde. Ziama, à 500 kilomètres d’Alger à l’est sur la Corniche Jijelienne, est une commune coincée entre la mer et la montagne.
Ville de maquis, ville de souffrance, ville de résistants, ses habitants, montagnards austères et peu causants, y vivent comme des assiégés. Le nez sur la route nationale qui la traverse, les hommes sont assis à l’entrée de la cité de HLM, écrasés par le soleil, vêtus de bric et de broc, c’est là qu’ils ont choisi d’installer le café, sirotant leur tasse de café fort tel du goudron, alors qu’aux alentours, les oliviers centenaires qui font une allée aux restes de murs romains, et l’ombre que leur magnifique combinaison offre, sont abandonnés aux ordures.
Etrange pays que le mien où les lieux de beauté sont assignés à accueillir les déchets pendant que les lieux de laideur sont appropriés par les Hommes pour y vivre. Sans doute parce qu’ici la mémoire a appris à se méfier de l’ombre et préfère la lumière du soleil qui cogne et qui scanne les autres, les passants. Mentalité de guetteurs dans ces régions maintes fois envahies qui virent passer les Romains fondateurs de Chobae, des Français qui firent le village colonial où sont installés aujourd’hui les autorités, des Arabes qui ramenèrent l’islam à ces Berbères des montagnes qui parlent une langue à part mâtinée de vieux berbère et d’arabe. Chaque envahisseur laissant ses empreintes, aux GIA, groupes islamiques armés, nous devons la transformation du Souk El Fellah, la grande surface du temps du socialisme, d’abord en sanctuaire de la garde communale puis aujourd’hui en quartier général partagé entre la protection civile et la police. Cette dernière armée, tient barrage à l’ombre des lauriers rose et derrière des sacs de sable en guise de bouclier. L’entrée de la cité est ainsi gardée par la police officielle et la police sociale, côte à côte, en bordure de route, ils scrutent les passants…
…Et pendant que les hommes guettent les allées et venues, les femmes vivent en recluses dans ces cités improbables qui sont comme une banlieue au milieu de nulle part, elles vivent cachées derrière des bâches bleues, jaunes ou orange qui font de l’ombre dans leur cuisine maintenue impeccable du soir au matin. Recluses mais ni sourdes ni aveugles, c’est elles qui m’informent du temps qui passe, tenant la chronologie des morts et des naissances, des bruits et des rumeurs. Hier soir, nous avons entendu des explosions. C’est l’armée qui ratisse m’ont-elles expliquée. C’est la guerre, alors, ai-je demandé. La guerre ? m’ont-elles répondue, étonnées, non c’est juste l’armée qui ratisse. Là-haut dans la montagne, sur ces terra incognita, là où continuent à vivre et à mourir des petits groupes armés dont nul ne sait pour qui ils se battent, ni pourquoi, se rappelant à notre souvenir en semant des petites morts, tuant régulièrement de jeunes appelés de l’armée nationale qui depuis plus de vingt ans maintenant les pourchasse sans jamais les déloger.
Des soldats inconnus, anonymes, dont la patrie ne prendra pas le deuil, les enterrant hâtivement, discrètement, pendant que pleurent les veuves et les mamans, les enfants grandiront avec le souvenir du père mort, absent. De guerre en guerre, les montagnes se dépeuplent, les montagnards abandonnant à regret et contraints par la violence leurs magnifiques vergers, leurs maisons de pierre pour venir s’entasser sur les flancs de montagnes dans des bidonvilles invisibles, de la couleur de la terre.
C’est pour cela que l’on ne trouve plus au marché les incomparables légumes d’autrefois, les carottes à peine arrachées de la terre, les mirabelles du début de l’été, les tomates sucrées, les haricots verts sans fil, c’est pour cela me dit Meriem, dans son salon austère alors que nous sirotons une immonde limonade de colorant chimique comme une eau de javel orange. De toute manière on ne sait plus quoi faire à manger, tout est si cher, même la sardine qui se fait rare, et les gens disent que s’il n’y a plus de sardines, c’est la faute aux mariées, parce que maintenant, figure-toi que les mariées, elles vont le jour de leurs noces se promener le long du port, c’est une nouveauté, alors il paraît que cela fait fuir les poissons, et ses yeux se remplissent d’ironie. Pour elle, ce serait plutôt les explosions de la carrière, autre nouveauté, en moins joyeuse, qui ramène toute cette poussière et chasse les sardines, à moins que ce ne soit les explosions du tunnel qui se creuse depuis deux ans dans le corps de la montagne pour agrandir la Corniche qui n’en pouvait plus des embouteillages entre vacanciers et semi-remorques, donnant lieu à des empoignades épiques entre chauffeurs énervés plus que de raison par la chaleur.
Dans tous les cas, si maintenant les mariées se pavanent sur le port le jour de leur noce, les femmes vont toujours aussi rarement se baigner, la mer, elles la caressent seulement des yeux depuis leurs fenêtres, ici les femmes ne vont pas se baigner, cela ne se fait pas de se dévêtir devant les voisins. Dans cette région austère où l’islam rigoriste a conquis l’espace sur les plages, nagent les barbus accompagnés de leurs enfants et celles qui viennent d’ailleurs, en vacances, plongent avec leurs hijeb, leurs djelbab qui flottent sur l’eau, en poussant des petits cris de plaisir. Cette région enclavée est devenue le lieu de ralliement de tous ceux pour lesquels le corps d’une femme exhibée est proche de la prostitution, ils viennent de Sétif, de Ghardaïa, de l’intérieur des terres, accompagnés de leurs enfants, filles et garçons, et parfois de leurs femmes, ce sont elles qui se baignent loin du regard de leurs propres voisins. Pour se baigner, même en hijeb, une femme doit être à des kilomètres de ses voisins qui n’ont rien d’autre à faire que de jaser.
A ce propos, je dois rentrer, il se fait tard, le soleil va se coucher, oh mon dieu qu’allons-nous faire ce soir à manger, je ferai peut-être une chorba me souffle Meriem, une soupe parfumée à la coriandre où l’on trempe le pain pour être rassasié, puis avant de me laisser derrière la porte elle me dit : « Tu devrais dire à Miloud, c’est son mari, de m’emmener à la plage. » Je dirai à Miloud, petite sœur, et me voilà dévalant le chemin des chèvres pendant que je fredonne « Je me sens coupable, c’est tout ce que je sais faire, je me sens coupable… », alors que je n’y suis pour rien. D’un côté la mer, de l’autre la montagne.



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