Un harki de Jijel raconte son histoire (après le cessez-le-feu)

Texte présenté par Khaldoun Bien qu’à la veille des accords d’Evian, les officiels français avaient multiplié à l’égard des harkis les paroles rassurantes, ils ont contredit ensuite toutes leurs promesses. En même temps, le gouvernement fait tout pour éviter et freiner le rapatriement des harkis, ce qui signifie l’abandon de ceux d’entre eux qui étaient menacés, ainsi que de leur famille. Ahmed Bouteldja, 31 ans en 1962, région de Jijel. « Après avoir été harki, j’étais militaire engagé dans l’armée française au moment du cessez-le-feu, mais j’ai subi le même sort que les harkis.
Le 18 mars 1962 au soir, les chefs nous ont proposé une séance de cinéma dans l’enceinte de la caserne. Nous avions laissé nos armes dans nos chambres, sur nos lits. Les officiers les ont ramassées pendant notre absence. Le lendemain, un cadre nous a parlé d’indépendance, de cessez-le-feu, mais concernant notre avenir et notre sécurité, ses réponses furent très floues lorsque nous lui posâmes la question.
C’était très facile de renvoyer les harkis chez eux, car ils avaient des contrats très précaires, d’un mois renouvelable. C’était plus compliqué pour les engagés comme moi. Le 26 juin, j’ai été mis en permission d’office. Je suis donc reparti chez moi dans les montagnes, dans la région de Jijel, à dix-sept kilomètres de la caserne. Le 5 juillet au soir vers 22 heures une dizaine d’hommes se présentèrent chez moi pour m’arrêter. Ma femme, ma mère et mes deux enfants pleuraient. Je me suis sauvé et suis resté caché toute la nuit dans une forêt. Malheureusement, dès le lendemain matin vers 9 heures, je me suis fait reprendre par les mêmes hommes, des civils, rejoints par une centaine d’autres personnes. Ils m’ont habillé en femme et fait porter des boucles d’oreille. Ensuite, ils m’ont promené dans le village pour m’humilier. Ils m’ont trainé au bout de deux cordes dans dix-sept mechtas, puis torturé. Ils m’ont frappé et fait avaler deux boites de tabac à priser. Ils m’ont ensuite demandé mon prénom alors qu’ils le connaissaient. A ma réponse « Ahmed », ils m’ont rétorqué « Tu ne mérites pas un prénom musulman, nous allons t’appeler Houdi », ce qui veut dire « juif ». je leur ai répondu « Appelez-moi comme vous voulez. Les Houdi sont des humains comme vous et moi. « La nuit, ils m’ont enfermé seul dans une bergerie, après m’avoir fait marcher sur des braises pieds nus et m’avoir cassé les doigts. Une vieille femme et sa fille sont venues me voir pour m’apporter à manger et m’annoncer que j’allais être exécuté le lendemain matin. Je me suis de nouveau évadé et j’ai passé la nuit du 6 au 7 juillet dans un cimetière où je suis resté caché jusqu’au 13 juillet. Blessé, j’ai rejoint Alger par le train le 14 juillet. J’ai travaillé sur le marché. J’ai été repris le 22 juillet par l’ALN et emprisonné pendant onze mois. J’y ai vu mes compagnons mourir ; certains partaient déminer des terrains où beaucoup ont trouvé la mort. Lorsque la Croix-Rouge internationale venait contrôler le lieu de détention, les chefs ne montraient qu’une dizaine de prisonniers : ceux qui étaient physiquement présentables. Les autres, des centaines, restaient cachés. Je me suis de nouveau évadé, et, avec l’aide d’un pied-noir qui avait un garage à Alger, j’ai quitté l’Algérie pour la France le 20 aout 1963. » Source : Fatma Besnaci-Lancou, Gilles Manceron, Les Harkis dans la colonisation et ses suites, les Editions de l’Atelier, 2008



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