Une archive pour demain

mardi 1er mars 2011
par BENKAM

Par Ali El-kenz Octobre 1988. En quelques jours, 500 morts, des centaines de prisonniers, tous des jeunes ; beaucoup d’entre eux seront battus, violés. Les responsables civils de l’Etat, piégés par leurs propres manipulations, ont fait appel à l’armée pour les sortir du « bourbier » qu’ils avaient eux-mêmes creusé.

500 morts en quelques jours à Alger, c’est plus (excusez-moi de cette comptabilité morbide) que tous les morts réunis des révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne à ce jour, avant l’hécatombe de Tripoli ! La répression terrible, qui a ciblé les jeunes des quartiers pauvres (Belcourt, Bab El Oued, Bachedjerrah etc.), est allée bien au-delà de la seule « remise au pas » des émeutiers et a stupéfié l’opinion publique nationale et internationale. Mais nul ne savait alors que la violence instituée, de l’Etat donc, durant ces quelques jours, annonçait une nouvelle phase de notre histoire postcoloniale. Dans les jours qui suivirent le massacre, un collègue, professeur de sciences politiques, me contacte. Il me prie tout d’abord de garder au secret cette discussion et me dit qu’il est délégué par des responsables de « très haut ». « Ils » m’invitent, comme beaucoup d’autres, à proposer des « idées », des solutions pour sortir de l’impasse où se trouvait le pays ; tu es totalement libre de tes propos, conclut-il. J’ai quelques jours de réflexion devant moi. Lorsqu’il revient me voir, je lui remets le document ciaprès, mais j’avais évidemment pris soin, en ces jours tragiques, d’en donner quelques exemplaires à mes amis les plus proches, au cas où… Pourquoi le publier aujourd’hui, plus de vingt ans après ? Quand le lecteur le lira, il évaluera à sa guise le prix incommensurable, en milliers de morts, en régression économique et civilisationnelle, que la société a payé pour maintenir en l’état un Etat né de la guerre de libération et portant dès sa naissance les stigmates de cette guerre, le pouvoir des « guerriers ». Je pensais alors qu’il pouvait, à ce moment, être amendé, réformé. Mais octobre 88 venait d’ouvrir la société à « la violence de masse » que les années 90 porteront au plus haut de son terme. Pour l’anecdote, et elle est bien significative des représentations que ceux « d’en-haut » se font de « ceux d’en-bas », ce collègue me glissera à l’oreille : « Tu sais, parmi ceux qui ont été contactés comme toi, l’un d’entre eux, qui a occupé des fonctions très importantes au sein de l’Etat, avait conseillé « d’inonder » très rapidement tous les Souk El Fellah de marchandises  », attendant de cette action la solution au problème posé par les émeutes. Ce genre de raisonnement rappelait étrangement celui des coloniaux qui alternaient le sabre et le pain pour montrer leur force et leur pitié ; mais c’étaient des coloniaux, en 88 c’était l’ANP ! Quelque temps après, malgré l’octroi de la liberté de presse et du parlementarisme, l’Algérie entrait en guerre civile, la plus meurtrière et la plus barbare de notre région. Pourquoi publier ce document, vingt ans après. Peutêtre par devoir de conscience, mais aussi pour contribuer, en ces moments cruciaux, à donner plus de lucidité à la démarche de ceux, la majorité, qui veulent que « ça change », mais ne savent pas, comme moi-même et beaucoup d’entre nous, comment faire pour que « ça change ». Alors, pour le moins, commençons par éviter ce qui a fait que non seulement, après octobre 88, « ça n’a pas changé », mais pire, « ça s’est tragiquement aggravé ». Notre monde – nos voisins par l’histoire, la géographie et la culture – est en train de changer et il changera. Plutôt que de refuser ou de subir la dynamique en cours, il est possible et souhaitable de l’accueillir mais en influant sur la trajectoire qui sera prise, l’algérianiser en quelque sorte. Dans l’énigme d’octobre et de ce qui en a suivi, se trouvent certainement quelques indices pour nous guider.

Octobre 88 : propositions pour sortir de l’impasse Préambule : La crise profonde du système politique algérien (SPA) est une conséquence de l’archaïsme de nos institutions et de leur état d’arriération relatif par rapport à la société civile. L’écart entre l’un et l’autre, institutionnalisé dès juin-juillet 1962 par le coup de force de Ben Bella contre le GPRA, n’a fait que s’accentuer aux cours des années : le SPA se figeant dans une structure de plus en plus rigide alors que la société civile a connu, durant ces 25 ans, un développement et des transformations extraordinaires (culturelles, économiques, sociales etc.). Il s’agit donc moins de « réformer » le SPA que de le renouveler de fond en comble de manière à le ramener au niveau civilisationnel exigé par le développement actuel de notre pays. PRINCIPES 1) Le renouvellement du SPA doit être global et toucher selon un processus qui va du général au particulier tous les éléments de nos institutions. 2) Il doit se réaliser en un laps de temps très court (4 mois), pour les structures d’ensemble, et en deux ou trois années, pour les institutions complémentaires. 3) Il a pour objectif de doter l’Etat algérien d’une plus grande « représentativité sociale et politique » qui est reconnue aujourd’hui comme étant une condition nécessaire à son efficacité. 4) Etant lui-même une opération politique, le processus de renouvellement doit se faire d’une manière coordonnée et graduée de manière à maîtriser à chaque moment les « réactions en retour » des différentes forces et fractions déja existantes qui tenteront d’influer sur sa réalisation. DISPOSITIONS A- La perte de crédibilité du gouvernement et de beaucoup de ses membres rend nécessaires sa dissolution et la formation d’un cabinet restreint pour expédier les affaires courantes jusqu’aux prochaines élections législatives et présidentielles. Ce cabinet, comprendrait la défense, les affaires intérieures, les affaires extérieures, la justice, l’éducation nationale (tous enseignements confondus, le travail et les affaires sociales, les infrastructures, l’agriculture, les finances, le commerce extérieur, la distribution, les communications (à la place de l’information). B- La « solitude » du pouvoir, qui a fini par fragiliser sa capacité décisionnelle, rend nécessaire la formation d’un « Conseil des sages » qui prendrait ensuite la forme défnitive d’un Sénat. Ce conseil comprendrait dans un premier temps des personnalités issues des hauts cadres de la Révolution algérienne, des hauts cadres de l’Etat algérien post-indépendance, des imams et ulémas réputés pour leur sagesse et reconnus comme tels par la société civile, des intellectuels de haut niveau. Il aura pour fonction de conseiller le centre de coordination du processus de renouvellement et de lui donner une légitimité historique et régionale puisque beaucoup de ses membres seront à la fois des cadres de la Révolution et des notables locaux. Sur les 99 membres que nous prévoyons, 33 seraient cooptés par le président de la République, les autres proposés par le centre de coordination. Plus tard, tous seront élus au suffrage universel régionalisé. C- L’absence de représentativité et d’efficacité des cadres des organisations de masses rend nécessaire la transformation de celles-ci en organisations socio-professionnelles autonomes librement représentées par des élections ouvertes à tous les membres. Ces différentes organisations constitueraient un conseil national consultatif qui pourrait s’adjoindre au prochain congrès du parti FLN pour constituer avec lui et le Conseil des sages le Congrès de la nation. D- Le parti du FLN doit se transformer de parti unique, aujourd’hui unanimement décrié, en parti dominant. Le processus de sa transformation peut se faire à deux niveaux : 1- Un processus interne d’épuration et de renouvellement de ses militants de base et de ses cadres et une nouvelle organisation interne qui diminue notablement les membres fonctionnaires (permanents) au profit des volontaires et qui puise dans les milieux de la jeunesse, des organisations sociales et de l’économie moderne, une nouvelle génération de militants. 2-Un processus externe de mise en place de nouvelles formations politiques sur les flancs du parti dominant qui l’obligeront à sortir de sa torpeur bureaucratique et à s’imposer sur la scène politique par ses capacités autonomes de mobilisation et d’organisation. C-Du congrès du FLN au Congrès de la nation La transformation du FLN de parti unique en parti dominant peut se dérouler de la manière suivante : Le parti du FLN se réunit en congrès pour adopter sa transformation. Il s’élargit tout de suite après au Conseil national consultatif et au Conseil des sages pour former avec ces institutions le Congrès de la nation. Lors de ces assises seront décidés : l’adoption des nouvelles formations politiques, les grandes lignes de la réforme constitutionnelle et le nouveau schéma de fonctionnement de l’Etat. Nous envisageons quatre formations politiques aux côtés du FLN qui se partageraient à peu près la moitié des forces en présence. Un parti de gauche regroupant les diverses gauches, un parti de type bourgeois regroupant les forces du secteur privé et annexes, un parti de type « Assaliste » regroupant les islamistes et leur mouvance, des indépendants. Ces forces auront entre autres le droit d’avoir un bulletin de presse (journal ou autres) de présenter des candidats aux élections municipales, régionales et nationales (Parlement). Un nouveau code électoral (vraisemblablement à la proportionnelle) et un nouveau code de la presse doivent très rapidement être envisagés, ne serait-ce que dans leurs grandes formes, Le Congrès de la nation adopte ensuite le projet de réforme constitutionnelle et le nouveau schéma organisationnel de l’Etat qui devra entre autres respecter : équilibre du pouvoir tout en s’assurant de sa nécessaire cohésion et d’un miminum de centralité ; équilibre entre l’exécutif et le législatif ; au sein de l’Exécutif entre la Présidence et le gouvernement, entre le gouvernement et la justice ; équilibre aussi entre les pouvoirs locaux et régionaux et les pouvoirs centraux (revoir le statut des walis), etc. Le Congrès de la nation met fin à ses assises en prononçant la dissolution de l’APN et l’organisation d’élections législatives qui doteront le nouvel Etat d’un Parlement aux pouvoirs plus étendus. Ces élections seront accompagnées ou précédées d’un référendum pour adopter la nouvelle Constitution en même temps que des élections présidentielles. Il faudra ensuite procéder à la constitution par voie électorale du Conseil des sages et aux élections municipales et régionales sur la base de nouvelles listes électorales. A grands traits, le nouvel Etat algérien aurait la forme suivante :
- La présidence de la République : le Président est élu au suffrage universel et est responsable devant le peuple. Il est le président du Congrès de la nation.
- Le gouvernement : nommé par le Président, son chef est responsable devant le Président pour la conduite des affaires et devant le Parlement pour la conformité à la loi.
- Le Parlement : élu au suffrage universel, il est responsable devant le peuple mais peut être dissous par le Président en situation de blocage. Le Président peut alors procéder par référendum ou attendre de nouvelles élections législatives. Dans ce cas, il est obligé de démissionner en cas de nouveau blocage.
- Le Conseil des sages : ses membres sont élus au suffrage universel régionalisé. Il a pour fonction consultative d’atténuer les conflits éventuels entre le législatif et l’Exécutif et d’assister l’un et l’autre dans la conduite des affaires.
- le Conseil d’Etat : cette nouvelle institution non élue mais désignée par l’Exécutif aura pour mission d’harmoniser les cas (nombreux dans notre pays) de contradictions et d’incohérence entre les lois et les réglements et de discipliner en quelque sorte l’activité réglementaire du gouvernement. Au plan politique, la structure aurait la forme suivante : le parti du FLN, parti dominant, représenterait au moins 51% des forces politiques en présence. Il n’est pas nécessaire que le président de la République en soit le secrétaire général. Les quatre autres partis : ils recouvreront par leurs activités, cette fois-ci « institutionnalisées » l’expression des forces politiques existant dans le pays et qui ont refusé et refuseront de s’intégrer à un quelconque parti unique sauf pour le noyauter. Les organisations sociales (et non plus les organisations de masse) qui seront autonomes du système partisan, et dont le libre fonctionnement permettra mieux que toutes les réformes administratives une débureaucratisation des appareils d’Etat et des entreprises du secteur public. Les représentants des cinq partis ainsi que ceux des organisations sociales se réuniront d’une manière périodique en un Congrès de la nation que présidera le président de la République. Cette structure d’ensemble du nouveau système politique peut durer sans graves distorsions et donc sans « clash » comme celui auquel nous venons d’assister, il y a une dizaine d’années.

El-Watan


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